Les organisations révolutionnaires ont massivement grandi au début des années 1990, au point de former une réelle actualité sur le plan national. Cependant, la grande croissance économique du capitalisme mondial durant la période 1989-2020 a très profondément modifié la Turquie, leur enlevant le sol sous leurs pieds.

La Turquie avait connu un coup d’État en 1980, qui avait laminé les organisations révolutionnaires ; beaucoup de leurs cadres s’étaient alors réfugiés en Europe, oeuvrant à la reconstitution des différentes structures.

Ce travail, empreint de succès, aboutit à des organisations très solides au milieu des années 1990, capables d’agir depuis la clandestinité et de mobiliser d’importants secteurs de masse.

Il y avait alors une certaine division du travail : dans les campagnes on trouvait surtout le TKP(ML) et le TKP/ML, dans les villes le DHKP/C et le MLKP, pour ne citer que les principales organisations aux côtés de très nombreuses autres (comme le TIKB).

Cela ne veut pas dire du tout que la Turquie soit devenue capitaliste. C’est qu’auparavant, le pays était verrouillé, avec un rôle central de l’armée. L’effondrement de l’URSS et la croissance capitaliste mondiale a permis aux grands propriétaires terriens et aux capitalistes compradores (c’est-à-dire vendus à l’étranger) de passer un cap.

Le triomphe de la religion et de Recep Tayyip Erdoğan correspondent à cette modification économique profonde. La Turquie a littéralement changé de visage, passant d’un pays très arriéré en certains points, avec un réel chaos intérieur, à une puissance régionale solide avec des ambitions toujours plus grandes.

Autrement dit, la Turquie autrefois sous la coupe de l’armée a cédé la place à un capitalisme bureaucratique bien plus développé qui a accompagné l’incroyable croissance mondiale de 1989 à 2020.

Les organisations révolutionnaires de Turquie n’ont rien compris à cela et se sont fait déborder. Leur signification s’est pratiquement effacée. La situation est désastreuse.

Il y a eu alors une idée pragmatique – le pragmatisme a une grande tradition en Orient, et ce d’autant plus en Turquie dans la tradition de l’Empire ottoman.

Comme en 2016, les Kurdes de Syrie ont réussi à instaurer une autonomie régionale, la quasi-totalité des organisations révolutionnaires de Syrie s’est engagée dans un soutien massif et systématique.

Des militants ont été envoyés là-bas, afin de former des unités militaires épaulant les forces kurdes ; il y a même plusieurs petites structures révolutionnaires pratiquement disparues qui se sont pratiquement reconstituées à travers ce soutien et l’envoi de militants sur place.

La principale organisation à s’engager en ce sens a été le MLKP, qui depuis le départ a reconnu une grande place au PKK et à la question kurde. La seule exception a été le DHKPC, farouchement républicain et obnubilé par une seule question, celle de l’impérialisme américain.

Or, forcément, en s’alignant sur le Rojava, les organisations révolutionnaires de Turquie ont dû modifier leurs identités. Afin de pouvoir s’insérer dans le processus « révolutionnaire » au Rojava, elles ont adopté de nouveaux thèmes, totalement inconnus pour eux auparavant, et cela du jour au lendemain.

Toutes ont commencé ainsi à se placer en orbite de différentes idéologies postmodernes, principalement l’idéologie LGBT. La défense des « opprimés » a pris le dessus, reléguant la lutte des classes à une sorte de référence toujours plus lointaine. L’idéologie « décoloniale » a également largement conquis les organisations révolutionnaires de Turquie, par l’intermédiaire de la mise en avant des communautés.

Bref, le projet révolutionnaire général s’est effacé, au profit d’une démarche ayant trois aspects essentiels : accompagner ce qui se passe au Rojava, assumer qu’il y a bien une révolution, prôner l’unité à tout prix afin de ne pas avoir l’air sectaire.

En pratique, cela voulait dire se mettre à la remorque du PKK.

Naturellement, les organisations révolutionnaires de Turquie diront que ce n’est pas vrai.

Force est pourtant de constater que le PKK a capitulé, sans qu’elles n’aient le moindre impact sur cette décision prise, ni sur le cours des événements. Il n’y a pas non plus d’afflux des masses kurdes « déçues » vers les organisations révolutionnaires.

Ce n’est pas tout, un autre aspect joue beaucoup. En raison de la vigueur de la répression en Turquie, et elle a pu être ultraviolente, l’Europe joue un rôle très important pour les organisations révolutionnaires de ce pays.

Envoyer des cadres se cacher en Europe est un aspect, l’autre aspect étant qu’une activité légale ou semi-légale est possible dans la plupart des pays européens. Il y a donc un poids significatif des activités qui se déroulent en Europe.

Or, de manière régulière, et ce depuis cinquante ans, il y a toujours eu un vaste phénomène de corruption en raison du mode de vie tranquille en Europe. Cela va de la capitulation aux logiques mafieuses, en passant par la rupture politique et idéologique.

Normalement, ces problèmes ont été traités en posant une grande insistance sur le fait que c’est en Turquie que tout doit se décider, les activités en Europe n’étant qu’un soutien, ou éventuellement un apport.

La question du Rojava a cependant tout modifié. Il a fallu pour les structures en Europe participer à toutes les initiatives pour le Rojava, et ce de manière systématique.

Cela voulait dire reconnaître de ne pas avoir l’initiative et de ne pas pouvoir l’avoir.

Comme le PKK est devenu officiellement « libertaire » et que l’ensemble des anarchistes a soutenu le Rojava, de manière effrénée, il a fallu également composer avec eux.

Tout cet état d’esprit, mêlant suivisme et ouverture d’esprit, libéralisme et tentative de construire des fronts, a naturellement déteint sur les organisations révolutionnaires en général.

Impossible pour elles d’assumer une position idéologique ou politique ferme, parce que l’existence du Rojava impliquait une logique de diplomatie permanente.

Sur le papier, les organisations révolutionnaires de Turquie voulaient deux choses : réellement aider les Kurdes et pouvoir développer leurs propres forces armées.

Il était considéré qu’il serait bien temps de voir et que les choses iraient forcément dans le sens de la confrontation accrue, qu’il y aurait une massification et que la relance d’un processus révolutionnaire changerait tout.

En réalité, ce fut une erreur stratégique au nom du pragmatisme. Cela a bouleversé la matrice des organisations révolutionnaires de Turquie, déjà dans une situation difficile.

Et c’est vrai même pour le DHKP-C qui est resté extérieur à la question du Rojava, car ça l’a forcé à adopter un positionnement inverse (« anti-impérialiste » en rejetant tout le reste et ce sans se poser de questions, en se focalisant uniquement sur les Etats-Unis au point de valoriser indirectement l’Iran, la Russie, le Venezuela, etc.).

Mais, de toute manière, le problème n’est pas là. On peut tout à fait considérer que les organisations révolutionnaires de Turquie ont estimé, subjectivement, qu’il y avait avec la naissance du Rojava, au milieu des années 2010, un événement incontournable, capable d’ébranler le Moyen-Orient.

Alors, peu importe ce qu’on peut bien penser, il faut bien y aller, il faut être partie prenante d’un mouvement historique qui, au moins, pousse à la libération des femmes, affirme la laïcité, pose au minimum la question kurde (tout en prétendant la résoudre).

On parle, en plus, de trois millions de personnes qui vivent alors au Rojava, soit une vaste population.

Seulement voilà, encore fallait-il garder les fondamentaux. Et comme expliqué, strictement aucune organisation révolutionnaire en Turquie n’est restée sur les mêmes bases qu’avant la naissance du Rojava.

Toutes se sont adaptées, ou plus exactement ont muté, afin d’être en mesure de suivre le fil du temps, de s’insérer dans un mouvement plus large.

Chaque organisation révolutionnaire, dans les années 1990-2000, avait la même posture que son ancêtre des années 1970 : nous avons l’idéologie correcte, notre approche est juste, notre interprétation de la situation historique est bonne, notre activité est ce qui correspond aux exigences révolutionnaires.

Aujourd’hui, aucune organisation révolutionnaire en Turquie ne posera les choses ainsi, toutes affirmeront être à la pointe d’une tendance, d’un mouvement, d’un parcours, etc.

Toutes assumeront un discours ultra-démocratique, présentant leur existence et leur approche comme une contribution qualitative à un combat à la fois vaste et général.

Elles ont été contaminées par le discours « post-révolutionnaire » du Rojava ; elles ont perdu la capacité à raisonner en termes de cadre national et de nécessité de se guider historiquement dans un tel cadre pour ouvrir la voie révolutionnaire.

En courant derrière la quantité, elles ont perdu la qualité, qui pourtant doit primer.


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