[Article publié pour la première fois dans la revue Crise n° 31]
Donald Trump, candidat républicain à la présidentielle américaine, lors de la Convention nationale libertarienne au Washington Hilton, le 25 mai 2024
Donald Trump est un personnage sinistre, un monstre produit par une situation historique d’une portée transcendante : la crise générale du capitalisme commencée en 2020. Nul ne peut ignorer que depuis cette date, le monde se transforme de manière accélérée, il n’y a pas une pierre qui reste en place, tout change, et pas pour le mieux.
Car le capitalisme en crise se précipite vers deux portes de sortie : la restructuration et la guerre. La restructuration vise à remodeler la production et la consommation, afin de rétablir les profits. La guerre vise à repartager le monde, pour s’approprier les parts des concurrents, là encore afin de s’approprier du profit de manière suffisante.
C’est par la compréhension de la crise générale de 2020 qu’est née Crise, une revue au format pdf qui analyse et qui avertit : attention, nous nous alignons historiquement sur la restructuration et la guerre de repartage du monde, il faut comprendre ce qui se passe, il faut l’analyser, il faut combattre le capitalisme qui mène le monde à la perdition.
En 2017, il y a eu un grand progrès technologique, dans la mesure où le modèle dominant des intelligences artificielles a changé de forme. Ce modèle, appelé « Transformers » et élaboré par une équipe de Google, ne tombe pas du ciel et n’est pas un coup de génie. Il est une manière astucieuse de profiter des immenses puissances de calcul désormais permises.
En conséquence, les intelligences artificielles sont bien plus performantes, leur efficacité est telle qu’on peut en profiter pour les traductions et les analyses de données. Grâce aux interfaces de conversation, on peut aisément demander ce qu’on veut et l’obtenir, que ce soit sous la forme de textes, de graphiques, d’images ou de sons.
Tout cela est bien sûr très formel, car les intelligences artificielles écrasent les informations, afin d’optimiser : on peut demander n’importe quoi, on l’obtient, car le but est commercial avant tout. L’intelligence artificielle est un service commercial et « il faut » un résultat positif pour le client.
Cependant, ces résultats positifs suffiront à porter la restructuration. Pourquoi ? Parce que les entreprises vont pouvoir disposer d’outils précis pour réorganiser leurs activités. En plaçant un peu partout des moyens d’envoyer des informations par internet, comme sur les machines ou les véhicules, les entreprises vont stocker leurs données, les faire analyser par l’intelligence artificielle, qui va proposer des modifications.
Mais c’est valable pour l’organisation du travail, l’établissement de propositions commerciales, le rapport aux salariés, la mise en avant des produits, la définition même des produits, etc.
Cette restructuration aura naturellement comme vecteur les travailleurs, qui devront se plier, s’adapter, et parfois se faire licencier. Quant à la défense syndicale, elle ne peut qu’être inefficace, parce que la restructuration se fait au moyen de données inaccessibles aux syndicats. Ces derniers découvriront les modifications une fois celles-ci faites, ils seront devant le fait accompli.
L’intelligence artificielle va faire deux gagnants :
– le capitalisme dans sa superstructure impérialiste, puisque ce sont des monopoles qui ont en main les intelligences artificielles ;
– le capitalisme dans sa base concurrentielle, puisque la restructuration va relancer la productivité.
Comme il faut bien une idéologie pour accompagner la restructuration, c’est le libertarianisme qui est mis en avant, un autre mot pour désigner l’anarcho-capitalisme. C’est l’idée d’un capitalisme au service des individus consommateurs de la vie, qui choisissent ce qu’ils veulent du moment qu’il n’y a pas préjudice pour autrui.
L’État est ici superflu et la société n’est elle-même que la description d’un agrégat d’individus. Personne ne peut juger le mode de vie des autres et on ne saurait obliger quelqu’un à faire ou accepter quelque chose. Tout le monde est différent, et même unique.
C’est une conception ultra-individualiste, avec laquelle sont déjà d’accord la grande majorité des gens dans les pays capitalistes occidentaux. C’est la tolérance poussée au libéralisme, l’acceptation donnant naissance au relativisme. On peut tout dire, tout en sachant qu’on ne peut rien dire, puisque chacun est différent et que tout est relatif.
Le libertarianisme est « de droite », mais son ancêtre direct consiste en l’idéologie LGBT et les courants philosophiques post-structuralistes de la « post-modernité », qu’on trouve par contre « à gauche ».
La « gauche » du capitalisme, en niant les classes et en érigeant l’individu comme alpha et oméga des valeurs, a pavé la voie à la « droite » du capitalisme, qui dit la même chose mais avec froideur et cynisme, car l’époque a changé.
Le mot d’ordre, c’est désormais chacun pour soi et l’intelligence artificielle pour tous ; il faut plus d’identités, plus de séparations, plus d’individualisme, mais cela ne doit pas donner naissance à une démarche trop « communautaire » (comme le voulaient les LGBT), car cela nuit trop à l’universalité des marchandises.
Le libertarianisme est un ajustement de l’individualisme LGBT, qui est allé trop loin dans ses conceptions en croyant en ses propres mensonges, et on sait bien que rien n’est plus prétentieux au monde qu’un activiste LGBT adepte des philosophies post-modernes.
Avec Donald Trump, les masques tombent donc, et l’individualisme « de gauche », qui se voulait social et « réparateur », laisse la place au même individualisme, qui lui est « aventurier » et compétitif.
C’est que, fondamentalement, l’autre tendance n’a pas disparu, et elle reste même dominante : c’est la guerre de repartage du monde.
Donald Trump a en quelques jours littéralement bouleversé l’ordre mondial. L’idée fondamentale derrière est très simple ; elle est résumée de la manière suivante par le vice-président américain, JD Vance, lors de la conférence de Munich du 14 février 2025.
« Nous pensons qu’il est important, dans le cadre d’une alliance commune, que les Européens renforcent leurs défenses pendant que l’Amérique se concentre sur les régions du monde qui sont en grand danger. »
Nous avons déjà souligné à maintes reprises cet aspect fondamental : la superpuissance impérialiste américaine se focalise sur son challenger chinois.
C’est la ligne de Donald Trump, depuis le départ.
Ce qui s’est passé début février 2025 confirme absolument notre thèse.
Comment Donald Trump a-t-il fait pour tout faire sauter ? On a déjà vu que dès son accession à la présidence, il a commencé à mettre le feu. Il a annoncé que les États-Unis se devaient de reprendre le contrôle du Panama.
Il a expliqué que le Groenland devait devenir une possession américaine. Au passage, le Canada devrait d’ailleurs se dissoudre pour rejoindre les États américains de l’Union.
Au départ, beaucoup de commentateurs ont expliqué que Donald Trump était un commercial, qu’il demandait beaucoup pour obtenir ensuite un peu, comme dans un marchandage. Beaucoup de gens le pensent encore. Mais au Canada, tout le monde a bien compris que Donald Trump ne plaisantait pas du tout.
Les taxes qu’il a mises sur le commerce avec le Canada, à hauteur de 25 %, suffisent à torpiller le Canada. Il en va de même pour le Mexique, taxé à la même hauteur. Les taxes ont été gelées, dans les deux cas, pour un processus de négociation.
Le rapport de force est toutefois là et, symboliquement, Donald Trump a fait en sorte de renommer le Golfe du Mexique en Golfe d’Amérique. En route pour le Superbowl à bord de Air Force One, il a également signé un décret pour un « jour du Golfe de l’Amérique », le 9 février.
On est ici dans une mise en scène très calculée, un story telling désormais incontournable depuis la guerre en Ukraine et les annonces très régulières et théâtrales – propagandistes du président ukrainien Volodymyr Zelensky.
On n’est plus dans une action médiatique au jour le jour. On est dans une mise en scène au long cours, dans une narration construite et toujours soupesée, toujours re-calibrée. C’est une orchestration nationaliste et militariste, un embrigadement à grande échelle, irrationnel et populiste, crétin et belliciste.
Tout cela, pourtant, n’est rien en comparaison avec le choc absolu de l’annonce par Donald Trump d’une rencontre au sommet entre lui et Vladimir Poutine en Arabie Saoudite, pour décider en commun du sort de l’Ukraine.
Cette annonce faite le 12 février 2025 a provoqué une onde de choc terrible en Europe surtout. Car Donald Trump ne fait même pas semblant de prendre l’Europe en considération, ni même l’Ukraine !
Il montre ouvertement que la superpuissance impérialiste américaine fait ce qu’elle veut. Tous les responsables européens ont été bluffés de tant de cynisme, alors qu’en plus leur situation de vassaux a été révélée au grand jour, de manière indiscutable.
Tout se décide à Washington, même le sort de l’Ukraine, qui se voit ici réduite à un statut directement colonial. Le 10 février 2025, Donald Trump a ainsi exigé l’équivalent de 500 milliards de dollars de terres rares ukrainiennes, en échange de l’aide américaine fournie.
Et le 12 février 2025, en visite à Kiev, le Secrétaire au Trésor Scott Bessent a tenté de faire signer par Volodymyr Zelensky un document attribuant 50 % de la production des mines ukrainiennes aux États-Unis.
On n’est pas ici dans le marchandage, mais dans l’impérialisme. C’est la loi du plus fort, c’est l’instauration d’un néo-féodalisme à l’époque du capitalisme le plus moderne – ce qui est une preuve d’effondrement.
Les représentants européens ont vaguement protesté à l’initiative de Donald Trump, expliquant que l’Europe avait son mot à dire, que ce serait à l’Ukraine de décider. Mais l’Europe n’est pas unifiée et chacun joue sa partition ; le Royaume-Uni a été au premier rang pour saluer l’initiative américaine, alors que la France était décontenancée.
Car que reste-t-il à l’Europe finalement ? Le devoir, exigé par la superpuissance impérialiste américaine, de systématiser sa militarisation. Il est attendu des dépenses phénoménales, la mise en place de vastes armées.
Naturellement, cela va de pair avec l’achat massif de matériel militaire américain ; en revanche, les États-Unis ne doivent plus être considérés comme assurant la sécurité européenne.
Les États-Unis vont se concentrer sur la zone indo-pacifique, il ne faut donc plus ennuyer les Américains avec autre chose. Leur priorité, c’est la Chine ; tous les autres aspects sont secondaires.
Le paradoxe est que Donald Trump a affirmé qu’il rencontrerait bientôt, « lorsque les choses se seront calmées », à la fois le président chinois Xi Jinping et le président russe Vladimir Poutine. Il y a encore l’idée de contourner la guerre avec la Chine, à condition bien entendu que celle-ci décroche.
Il en va ainsi avec la marche à la guerre : les acteurs de celle-ci sont comme des somnambules, ils y vont sans réellement avoir conscience qu’ils avancent de manière inexorable. Ils veulent la guerre, ils font tout pour, et en même temps ils s’imaginent porter la paix, un nouvel âge d’or.
Même l’Allemagne nazie a toujours prétendu à son opinion publique ne pas avoir déclenché de guerre de son propre ressort, et vouloir un nouvel ordre européen pacifique et juste. On est dans l’utopie criminelle, expansionniste, impérialiste.
Et les pays européens ne peuvent aller que dans le sens de continuer l’escalade contre la Russie, afin d’affronter celle-ci, parallèlement à la bataille sino-américaine qui concerne quant à elle la place de numéro un mondial, de force hégémoniste à l’échelle mondiale.
Le capitalisme devient agressif afin de se relancer ; il produit des gens sans foi, ni loi. Le cynisme contamine tout le monde et, à la dépression d’une vie aliénée, d’un travail harassant où on est exploité, s’ajoute l’esprit de mobilisation.
Mobilisation en faveur de la consommation, de l’individualisme, du relativisme. C’est frénétique et stupide. Il faut opposer à cela l’intelligence et la culture, l’harmonie et le sens de l’Histoire.
Ce qui est en jeu, c’est la civilisation. Soit les masses américaines et européennes acceptent Donald Trump, en se disant qu’après tout elles ont une place privilégiée dans le monde, et qu’il est un moindre mal pour maintenir les choses en l’état.
Soit les masses comprennent qu’elles ont été utilisées pendant plusieurs décennies par le capitalisme développé, qui les a transformées en individus amorphes et isolés, totalement coupés d’une réelle reconnaissance de classe, d’une exigence naturelle de Socialisme.
Dans le premier cas, les masses américaines et européennes vont rester passives, espérant profiter au maximum, jusqu’au dernier moment, de leur mode de vie petit-bourgeois.
Dans le second cas, il y a une rupture avec le mode de vie dominant, une prise de conscience de la possibilité d’une vie totalement différente, au moyen de la richesse matérielle qu’on a maintenant.
Ce qui va être déterminant ici, c’est la question de la génération, bien sûr. Les personnes les plus âgées comprennent l’ampleur du désastre, mais elles sont pieds et poings liés dans le capitalisme, où elles ont vécu pendant des décennies en consommateurs passifs, parfois avec de prétendues critiques.
Jamais elles ne seront en mesure d’une autocritique fondamentale, dure comme l’acier, dont nous avons besoin dans cette époque nouvelle.
Car nous avons besoin d’hommes et de femmes à l’esprit forgé dans l’acier, capables de s’engager pour la Cause de classe en impliquant tout leur être, prêts à diriger les masses à grande échelle, pour de longues périodes.
Ces gens ne peuvent que naître de la compréhension de l’abondance que pourrait permettre les forces productives, mais que le capitalisme empêche.
D’un côté, un monde sous la pression de la restructuration, avec la tendance à la guerre primant toujours plus jusqu’à la guerre mondiale. De l’autre, le Socialisme comme société harmonieuse et culturelle, en dialectique productive avec la Nature et les animaux, où les richesses permettent l’unité collective et le développement des facultés de chacun. Telle est l’alternative.