Salaire, prix et profit est un petit ouvrage de Karl Marx écrit en 1865 en anglais ; initialement il était dédié au conseil général de la Première Internationale et c’est la fille de Karl Marx, Eleanor, qui prit l’initiative de le publier, en 1898.

Traitant de la question du rapport entre les salaires et les prix, Karl Marx fait la remarque suivante à la fin du premier chapitre :

« La volonté du capitaliste consiste certainement à prendre le plus possible.

Ce que nous avons à faire, ce n’est pas disserter sur sa volonté, mais étudier sa puissance, les limites de cette puissance et le caractère de ces limites. »

Ce qui en anglais, dans l’original, donne :

« The will of the capitalist is certainly to take as much as possible.

What we have to do is not to talk about his will, but to enquire into his power, the limits of that power, and the character of those limits. »

Le terme de « power » a la même fonction en anglais que « puissance » en français ; il désigne l’opération mathématique où l’on multiplie un nombre par lui-même, comme 2², 5³, etc.

Cela veut dire que Karl Marx dit que pour savoir dans quelle mesure le capitaliste peut « prendre », au moyen du capital, il faut :

– prendre la puissance ;

– regarder les limites de cette puissance ;

– connaître le caractère de ces limites.

Dialectiquement, cela implique que la puissance comme opération reflète le caractère inépuisable de la matière, puisque c’est au moyen du même nombre qu’on pratique l’opération. La chose se multiplie par elle-même.

Il faut bien saisir la portée de ce que cela implique. On sait qu’une puissance comme opération, dans la conception bourgeoise des mathématiques, n’amène à rien pour 1, dans la mesure où 1 au carré donne 1, 1 au cube donne 1, 1 puissance 50 donne 1, etc.

Or, Karl Marx parle ici d’un capitaliste. Et il parle de la puissance d’un capitaliste. Normalement, un capitaliste au carré devrait donner un seul capitaliste, tout comme un capital au carré devrait donner un seul et même capital.

Karl Marx sait pourtant que la matière est inépuisable et qu’une seule et même chose au carré peut donner autre chose que cette chose.

Autrement dit, s’il est facile de se dire que 500 euros investis par un capitaliste peuvent devenir 2500 euros, il est bien plus malaisé de se dire qu’un seul capitaliste en donne plusieurs, ou bien qu’une seule et même somme puisse se multiplier par elle-même, au moyen d’elle-même.

Car cette idée de puissance réside avant tout là-dedans. Le capitaliste fait du capital avec son propre capital. Si on s’imagine, comme Rosa Luxembourg, qu’il prend du capital ailleurs au moyen de son propre capital, on rate tout le processus dialectique, on oublie la dimension inépuisable de la matière.

Comment justement un capital se multiplie par lui-même ? C’est qu’il le fait par contre dans une certaine mesure : c’est de cela dont parle Karl Marx lorsqu’il utilise le terme de limite. Il utilise d’ailleurs le terme au pluriel.

Quelles sont les limites du capital ? Eh bien, elles résident nécessairement dans le contraire du capital : le travail et la nature. Les limites de la puissance, c’est là où opère cette puissance.

Ce qui indique que lorsqu’on dit que 2³ = 2 x 2 x 2 = 8, les deux symboles « x » indiquant la multiplication qui sont masqués dans 2³ jouent un rôle essentiel.

Il n’y a pas abstraitement de multiplication d’une chose par elle-même. Il faut que cela opère réellement, et c’est là où on trouve les limites.

Trouvons un excellent exemple de cela avec la fameuse histoire des grains de riz et du jeu d’échec. L’histoire racontée au moyen-âge veut qu’un roi d’Inde entend remercier un dénommé Sissa, qui demande de prendre un jeu d’échecs, donc avec 64 cases, et de mettre un grain de riz sur la première case, deux sur la deuxième case, quatre sur la troisième, 8 sur la quatrième, etc.

Ce doublement du nombre de grains de riz par case revient à prendre 2 et à utiliser la puissance comme opération. Au-delà de la première case, on a 2 à la puissance 1, 2 à la puissance 2, 2 à la puissance 3, etc.

Qui ne comprend pas la dialectique, le saut qualitatif, s’imagine qu’il y aura peu de grains de riz au final ; en réalité, cela donne 18 446 744 073 709 551 615 grains.

Ce que Karl Marx appelle « limites », dans cet exemple, c’est le nombre de cases et de grains de riz réel. On pourrait dire : le travail disponible (le nombre de cases) et la nature (le nombre de riz existant possiblement).

Quant au caractère de cette limite, cela veut dire l’environnement du phénomène, qui forme le cadre spécifique. Ce n’est pas l’aspect principal toutefois, puisque la contradiction est interne. Cette contradiction est celle entre capital et travail (et nature), qui détermine l’accumulation (ici, la puissance).

En un certain sens, on peut considérer que Karl Marx nous dit que l’accumulation capitaliste peut se poser mathématiquement au moyen de la puissance et qu’en connaissant la limite, on peut l’évaluer.

C’est une définition matérialiste dialectique d’un aspect mathématique et un aspect à creuser pour comprendre davantage le capital, le mode de production capitaliste.


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