Proclus (412-185), connu sous le nom de Proclos, termine historiquement le cycle du néo-platonisme. Surnommé « le Diadoque » (c’est-à-dire en grec le successeur) dans le cadre de sa direction de l’école néo-platonicienne d’Athènes, il vient à l’origine d’une riche famille de Xanthe, en actuelle Turquie. Il définit sa tradition ainsi :

« Pythagore le premier avait appris d’Algaophamos les initiations relatives aux dieux, Platon a ensuite reçu des écrits pythagoriciens et orphiques la science toute parfaite qui les concerne. »

Il est le point culminant du néo-platonisme, aboutissant lui-même fort logiquement à une célébration de la magie, de rites mystiques. Mettons tout de suite en perspective son approche, en comparant ce qu’on peut lire dans l’ouvrage de Jamblique sur les « mystères » et la manière dont Proclus commence son commentaire sur le Paménide de Platon.

Jamblique dit la chose suivante, dans un grand élan mystique à plusieurs niveaux :

« Les apparitions des dieux sont uniformes, celles des daimones variées, celles des anges plus simples que celles des daimones, mais inférieures à celles des dieux et celles des archanges plus rapprochées des causes divines (…).

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L’ordre et la tranquillité appartiennent aux dieux ; aux archanges la mise en action de cet ordre et de cette tranquillité; aux anges l’arrangement et le calme non sans quelque mouvement; le trouble et le désordre suivent les apparitions des daimones; les archontes offrent des visions en rapport avec la double définition que nous avons donnée d’eux : leurs apparitions matérielles apportent la confusion; leurs apparitions directrices demeurent stables en elles-mêmes (…).

Et la purification des âmes est parfaite par les dieux et les archanges les élèvent vers eux ; les anges ne font que les délier des liens de la matière; les daimones les attirent vers la matière; les héros les conduisent au soin des œuvres sensibles; les archontes leur font connaître la direction des choses cosmiques (…).

Les dieux, si considérable qu’elle soit, s’agrègent la matière d’un seul coup; les archanges l’absorbent rapidement: les autres en délivrent et attirent vers un ordre plus haut; les daimones l’arrangent avec soin, les héros s’y harmonisent dans la mesure convenable et la surveillent adroitement.

Quant aux archontes, ceux qui gouvernent le monde, la dominent et se manifestent ainsi; mais les archontes matériels se montrent comme pleins eux-mêmes de la matière. Pour les âmes, celles qui sont pures sont en dehors de la matière; les autres se montrent enveloppées d’elle. »

Une telle division se retrouve chez Proclus, tout au début de son commentaire :

« Je prie tous les Dieux et toutes les Déesses de guider ma raison vers la recherche que je me propose, d’allumer en moi la vive lumière de la vérité pour permettre à ma pensée d’atteindre la science même des êtres, d’ouvrir les portes de mon âme pour qu’elle puisse recevoir la divine doctrine de Platon ;

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de m’élever à la connaissance de la splendeur de l’Être, en faisant tomber toutes les opinions incertaines et erronées qui ont pour objet les non êtres, par une étude très intellectuelle des êtres, qui seuls nourrissent et arrosent l’aile de l’âme, comme le dit Socrate dans le Phèdre, je prie les Dieux Intelligibles de me donner une raison parfaite, les Dieux intellectuels, une puissance capable de m’élever à cette hauteur, les Dieux qui siègent au-dessus du ciel et gouvernent l’univers des choses, une activité que rien ne lasse et qui s’éloigne des connaissances matérielles ;

les Dieux qui ont reçu dans leur lot le monde, une vie pour ainsi dire ailée ; les Chœurs angéliques, l’art d’exposer dans leur vérité les choses divines ;

les bons Démons, de remplir mon esprit d’une inspiration divine; les Héros, de me donner un état d’âme magnanime, grave, et haut ;

enfin je prie tous les genres des Dieux, sans exception, de mettre en moi une disposition parfaite à participer a la théorie profondément religieuse et mystique de Platon, qu’il nous expose lui-même dans le Parménide avec une profondeur en harmonie avec les choses, et qu’a développée, par ses propres idées si pures, celui qui s’est pour ainsi dire véritablement laissé emporter avec Platon, par l’ivresse bachique, qui est rempli de la vérité divine, qui est devenu pour nous le chef de cette doctrine, et l’hiérophante de ces pensées divines, que j’appellerais volontiers le Type de la philosophie, venu parmi les hommes, comme un bienfaiteur des âmes d’ici-bas pour tenir lieu des statues, des temples, et de toutes les cérémonies religieuses, et pour guider dans la voie du salut les hommes qui vivent aujourd’hui et ceux qui naîtront après eux.

Enfin je prie les meilleurs d’entre nous de m’être propices, de me servir de chorèges, et de me prêter avec bonne grâce la lumière qui est en eux, la lumière qui nous élève en haut. »

On a ici une perspective résolument mystique, tout comme chez Plotin. Cependant, ce dernier, qui inaugure le néo-platonisme, avait le « Un » comme obsession, tandis que chez Proclus, on a une focalisation sur tout un système qui entoure le « Un » et qui forme la réalité.

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Si chez Plotin, le mouvement vers le « Un » était relativement simple, avec la méditation et le refus du monde, chez Proclus on se retrouve dans un dédale de rituels mystiques et de vénérations diverses et variées de formes intermédiaires toujours plus nombreuses entre « l’Un » et la réalité matérielle.

Proclus parvient à synthétiser, dans un idéalisme païen complet, l’inspiration divine chaldéenne, les images mathématiques pythagoriciennes, l’utilisation orphique des mythes, la présentation organisée de Platon.

Chez Proclus, on trouve l’un, puis l’intelligible composé des « hénades » c’est-à-dire des éléments uniques connaissant un principe de succession magique. À cela suit l’être, aussi appelé l’intelligible, composé d’une triade : l’Un qui est, l’éternité, le vivant en soi.

À cela suit l’intellectif lié à l’intelligible, composé d’une triade : le lieu supracéleste, le ciel, la voûte subcéleste.

À cela suit l’intellectif autonome, c’est-à-dire Zeus, à l’origine du monde, composé d’une triade : les parents, les dieux immaculés, une divinité.

À cela suit l’âme, composé d’une multitude de dieux hypercosmiques (les « chefs »), encosmiques (du ciel et de la terre, à la fois « chefs » et « rangés en bon ordre »), d’âmes divines, de démons, d’anges, de héros.

Selon Proclus, tout cela est contenu chez Platon et l’on retrouverait l’exact équivalent dans les oracles chaldaïques, ainsi que dans les traditions orphiques. C’est l’idée d’une sorte d’alliance-fusion en série de macrocosmes et de microcosmes.

Selon Proclus, voici comment il faut comprendre la réalité humaine :

« L’homme est un microcosme (…), tout ce qui est dans le monde sous forme divine et totale se retrouve partiellement dans l’homme, car il y a en nous l’intellect en acte, il y a une âme raisonnable issue du même père et de la même Déesse vivifiante que l’âme du tout, il y a un véhicule éthéré ressemblant au ciel, il y a un corps terrestre pétri des quatre éléments, précisément ces éléments avec lesquels il a affinité (…).

Il [Platon] dit expressément à la fin (90d4) [du Timée] que si l’on veut atteindre à la vie bienheureuse, « on doit assimiler ce qui contemple à ce qui est contemplé ».

Car le tout, lui, est éternellement heureux, et nous serons, nous aussi, heureux quand nous nous serons assimilés au tout, car de cette façon nous serons remontés à notre cause.

Puisqu’en effet, l’homme d’ici-bas a la même relation avec l’univers que l’homme idéal avec le vivant en soi, et puisque là-bas les classes secondaires dépendent toujours des premières, et que les parties y sont toujours inséparables de tous et sont établies en eux, quand l’homme d’ici-bas se sera assimilé à l’univers, il imitera lui aussi son modèle sous le mode qui lui est approprié, car il sera devenu ordonné du fait de sa ressemblance avec l’ordre du monde, et heureux puisqu’il sera rendu pareil au Dieu bienheureux. »

Tout tourne autour du Dieu vivant, mais ce Dieu vivant est aussi la réalité autour de nous, notre réalité. C’est une excellente dynamique pour une mystique personnelle, mais en aucun cas un levier pour des mouvements historiques levant les masses. Cela passera par l’incarnation de Dieu au sein de l’humanité elle-même, par la figure de Jésus-Christ, le christianisme phagocytant finalement le néo-platonisme.


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