Le conflit militaire russo-ukrainien n’en finit pas, ce qui est tout à fait dans l’ordre des choses dans une situation de repartage du monde. C’est qu’une fois ouverte la boîte de Pandore, il est difficile de la refermer, et encore faut-il le vouloir.
La démarche politique de Vladimir Poutine a justement été ici très subtile, dans la mesure où il a réussi à déclencher une guerre sans la déclencher, à provoquer un glissement de terrain dans son pays sans qu’il y ait de remue-ménage particulier.
Du jour au lendemain, la Russie a pris un tournant précipitant les orientations sociales et économiques, politiques et idéologiques vers une orientation nationaliste et agressive. Le pouvoir des oligarques a été mis au pas, et comme il n’y a que des engagés dans le conflit, les sommes d’argent leur revenant ou à leurs familles provoquent une intense redistribution des richesses puisqu’il s’agit surtout de gens très pauvres qui sont concernés.
C’est une fausse révolution populaire, menée par en haut, centralisant le pays de manière majeure, accordant à l’État un rôle toujours plus grand. Cela va dans le sens de la mise en place d’un capitalisme monopoliste d’État, forme nécessaire à toute puissance impérialiste se lançant dans une aventure militariste de grande échelle.
Un aspect intelligent du pouvoir russe fut, bien sûr, de souligner l’impérialisme occidental.
En effet, les occidentaux veulent vassaliser la Russie, voire la démanteler en tant que « Fédération », pour mettre en place des petits États fantoches.
Les masses ont bien compris cela et préfèrent finalement un pouvoir injuste qui est le leur à une occupation étrangère masquée. Au-delà de la répression de la part de l’État russe, il n’y a tout simplement pas d’espace apparent pour une contestation, à moins de basculer ouvertement dans le camp des pro-libéraux ayant émigré en occident et clairement en liaison avec les puissances occidentales.
Une preuve de la nature de l’initiative russe de février 2022 tient justement à la nature même de l’offensive menée dans le cadre de « l’opération militaire spéciale ». L’armée russe s’est lancée dans la bataille avec bien moins de soldats que l’armée ukrainienne.
Les commentateurs occidentaux y ont vu une prétention russe, un sens de la démesure avec un plan qui aurait visé à prendre l’Ukraine en trois jours. Si cette hypothèse n’est pas complètement à rejeter, elle restait très difficile à réaliser en toute objectivité, alors que la superpuissance impérialiste américaine fournissait de manière ininterrompue du matériel militaire avant que les choses ne se lancent.
La vérité est que la Russie a décidé d’être la première à abattre ses cartes, car elle a compris que la bataille de repartage du monde allait se lancer, et que c’était la meilleure option pour elle. Il fallait s’isoler pour se renforcer, telle était sa logique.
On en a la preuve également avec le document présenté ici, qui a été produit par un « think tank » russe, c’est-à-dire un organisme visant à produire des orientations stratégiques.
Il expose de manière très claire comment la Russie impérialiste a choisi la cassure, afin de pouvoir se projeter dans l’avenir en se repliant sur elle-même.
Dans le fond, la démarche est simple à comprendre. Pour se sortir de la crise générale du capitalisme commencée en 2020, le capitalisme russe a décidé de tout changer pour que rien ne change, et Donald Trump n’agit pas différemment afin de maintenir l’hégémonie mondiale américaine.
Il est ainsi, malheureusement, nécessaire de dire cette chose importante. De la même manière que nous avons annoncé le conflit militaire russo-ukrainien six mois avant qu’il ne commence, il faut considérer qu’on en est à la moitié seulement et que tout va continuer.
Même s’il se produit la signature d’un armistice ou d’un traité de paix, ce ne pourrait être que temporaire. La Russie le dit de son côté, mais le régime ukrainien l’affirme également.
De toute façon, la nature même du régime ukrainien repose sur le principe qu’il faut rayer la Russie de la carte et la réduire à une petite « Moscovie » vassalisée.
Quant à la Russie, elle ne veut pas d’une Ukraine existant à ses côtés, si ce n’est soumise.
Pour dire les choses simplement et militairement : la Russie ne cessera pas son initiative tant qu’elle n’aura pas récupéré dans son giron à la fois Kharkiv et Odessa. Le régime ukrainien n’aura de cesse de tenter l’aventure belliciste que quand la Russie n’existera plus comme nation.
La ligne russe est ainsi simple. La prise de Kharkiv et d’Odessa est un des objectifs de départ, correspondant à une victoire minimale, la victoire maximale étant la prise de contrôle de l’Ukraine en général.
La ligne maximale est désormais mise de côté, l’Ukraine étant considérée comme ingérable pour longtemps, le but étant désormais de l’affaiblir au maximum.
Il s’agit pour la Russie de reprendre les territoires correspondant de manière élargie à la « Nouvelle Russie » établie par les victoires russes, sous l’impératrice Catherine II, lors des guerres contre l’empire ottoman de 1768 à 1774.
Il y a, bien entendu, en plus de cela, la compréhension d’une confrontation inévitable entre les pays impérialistes ouest-européens et la Russie. Cette dernière aimerait y échapper, afin de gagner du temps pour se renforcer comme puissance impérialiste cette fois tournée vers la Sibérie.
C’est là où on doit se tourner vers la Fondation mondiale de recherche politique, fondée en 2006 avec l’appui du ministère des Affaires étrangères de la Fédération de Russie. On est ainsi dans un producteur idéologique hyperactif, avec une démarche très élaborée.
On est, surtout, dans l’idéologie de « l’eurasisme » qui a pris le dessus en Russie. De manière officielle, le pays abandonne son identité « européenne ».
Cette logique absurde d’une Russie non européenne s’accompagne de tout un mysticisme, qui va du mysticisme pittoresque grossier utilisé de manière quasi moqueuse à des prétentions très sérieuses dans leur argumentaire.
Pour donner un exemple significatif, on trouve dans la revue de la Fondation mondiale de recherche politique, en février 2026, un article de la Française Raphaëlle Auclert, de l’Université catholique de Vendée, initialement publié sur le site français « Le diplomate ».
Elle y fait l’éloge de Donald Trump comme « viking » des temps modernes, en rappelant la thèse hallucinée du président américain comme lié par sa généalogie au fondateur historique de la Rus’ de Kiev !
« Ironie de l’histoire, lors de la première élection de Donald Trump, un généalogiste russe, Alexeï Nilogov, avait établi de manière avérée des liens du sang entre le président américain et Riourik, un Viking du IXème siècle, le premier prince de Novgorod et le fondateur du proto-Etat qui deviendrait la Moscovie puis l’empire russe !
À vrai dire, peu importe que cette filiation soit charnelle ou seulement spirituelle, sa simple existence est pour nous riche d’enseignements. »
C’est terriblement kitsch et d’une bêtise sans nom.
Mais au-delà de cette logique mythologique typique du nationalisme russe, et du caractère vain des Français et des Belges s’en faisant des valets sans inspiration, il y a du côté de cette Fondation des analyses très sérieuses parallèlement.
Voici des extraits de l’article « Milieu de partie et stratégie pour après-demain ».
Le titre de l’article qui fait allusion au milieu de partie dans une partie d’échecs.
C’est le moment où la stratégie en profondeur ressort et que tout va se jouer.
L’auteur, Sergei A. Karaganov, est une figure académique centrale (Université de Recherche Nationale – École supérieure d’économie de Moscou, Faculté de l’économie mondiale et des affaires internationales) et président honoraire d’un autre think tank, un autre laboratoire d’idées : le Conseil sur la politique étrangère et de défense.
Il résume parfaitement ce qu’il faut comprendre de l’orientation stratégique russe.
« La phase actuelle de la guerre menée par l’Occident contre la Russie touche peut-être à sa fin, mais elle a duré plus longtemps qu’elle n’aurait dû.
La Russie a jusqu’à présent manqué de la fermeté nécessaire à une dissuasion nucléaire active, seule solution au « problème européen » qui nous menace à nouveau.
Cependant, l’Opération militaire spéciale (OMS) a stimulé le développement de la Russie. La Russie s’est mobilisée.
Le patriotisme et la fierté nationale ont considérablement augmenté, la valeur du service à la patrie a été reconnue, le peuple fait preuve de ses meilleures qualités, l’économie et la recherche scientifique ont connu un nouvel essor.
Les professions les plus importantes – ingénieurs, scientifiques, officiers, ouvriers qualifiés, médecins et enseignants – ont enfin été reconnues à leur juste valeur. (À l’exception des enseignants, dont il sera question plus loin.)
En attirant sur nous les foudres de l’Occident, nous nous en sommes servis pour saper la bourgeoisie compradore et ses serviteurs au sein de l’intelligentsia. (Les colonialistes portugais ont forgé le terme « comprador » pour désigner les commerçants locaux qui travaillaient pour eux.)
Les réformes des années 1990 ont permis à ce secteur de prendre des proportions alarmantes. Heureusement, le processus d’épuration de la Russie – débarrassée de son influence occidentale, de ses traîtres et des Smerdiakov – a été lancé par le SMO sans répression brutale. »
On a ici le bilan du point de vue des couches dominantes de la Russie. Il est considéré que le pays a largement tenu le choc idéologiquement, que les masses ont accompagné le processus de mise en place de l’intervention militaire contre le régime ukrainien.
Il n’y a pas eu de dissensions, ni de troubles. De plus, la légitimité des institutions en est même sortie renforcée, au motif que la menace extérieure nécessiterait une union générale. À ce titre, la situation nouvelle a même permis de mettre de côté les oligarques, qui sont présentés comme des bourgeois compradors.
Le concept est emprunté au maoïsme et désigne des capitalistes qui s’enrichissent en tant qu’intermédiaires locaux pour les puissances étrangères.
Sergei A. Karaganov prétend donc que la Russie a gagné en unité et en indépendance. Il masque ici toutefois le fait que la dépendance à la Chine est devenue particulièrement marquante. La Russie est désormais satellisée par la Chine et, en quelque sorte, Sergei A. Karaganov est un porte-parole de cette situation, qu’il reflète et qu’il souhaite.
« Quelques souvenirs personnels. En 2013, j’ai de nouveau mis en garde (avec beaucoup plus de fermeté qu’auparavant) un groupe de dirigeants européens : l’intégration de l’Ukraine à l’UE et à l’OTAN entraînerait la guerre et des millions de morts.
Je me souviens très bien qu’ils n’osaient pas me regarder dans les yeux, préférant fixer le sol (…).
Il existe en Ukraine de nombreuses personnes, principalement dans ses régions orientales et méridionales, que l’on peut considérer comme un peuple apparenté.
Mais le cœur de la population ukrainienne – surtout à l’ouest du Dniepr – est un peuple différent.
Il possède une histoire différente, des codes culturels différents et une forte orientation anti-russe, cultivée par les Austro-Hongrois, les Polonais, puis d’autres pays occidentaux, qui ont finalement dressé les Ukrainiens contre la Russie.
Nous avons besoin d’une certaine distance vis-à-vis des maux ukrainiens et européens, et devons tracer et suivre notre propre voie vers un développement sain et équilibré. »
Cette thèse est d’une importance capitale.
Elle remet en cause l’idéologie de « l’opération militaire spéciale », dans la mesure où il avait été affirmé que les Russes et les Ukrainiens ne forment qu’un seul et même peuple.
Sergei A. Karaganov affirme qu’il est trop tard pour récupérer l’Ukraine, bien qu’il ne le dise pas ainsi. Il affirme simplement que la partie occidentale de l’Ukraine a été trop profondément contaminée par l’idéologie anti Russie.
Il élargit ainsi la zone géographique concernée, car au sens strict on ne parle normalement que de l’extrême-ouest du pays, la région autour de Lviv, qui était sous domination austro-hongroise et polonaise.
Sergei A. Karaganov assimile désormais cette petite partie isolée à l’histoire à part à l’ensemble de l’Ukraine occidentale. C’est un aveu de faiblesse et de défaite.
C’est une reconnaissance que le nationalisme ukrainien né tout à l’ouest a tellement réussi à prendre le contrôle de l’appareil d’État du régime ukrainien que plus rien n’est vraiment récupérable.
En pratique, le nationalisme russe, avec son unilatéralisme, a massacré les liens russo-ukrainiens en faisant le jeu du nationalisme ukrainien. Ce sont les masses qui ont perdu dans l’histoire, bien entendu.
Sergei A. Karaganov exprime donc le point de vue des tenants du repli eurasien : il faut couper les ponts avec l’Europe, il ne faut pas avoir d’illusions sur l’Ukraine, il faut établir une barrière la plus solide possible à l’ouest de la Russie.
C’est la ligne du repli asiatique. Cela représente une profonde modification par rapport à la ligne précédente, qui se définissait comme « eurasienne ».
Et si on regarde le discours idéologique dominant en Russie, il y a déjà l’affirmation du caractère asiatique de la Russie, le rejet d’un rapport historique à l’Europe.
L’Ouest est présenté comme une source de dangers, l’Est comme un abri pour le pays.
« Aujourd’hui, nous gagnons la guerre, mais nous continuons de répondre de manière timide à des agressions ouvertes telles que les spoliations de nos navires, les menaces de fermeture des détroits, les tentatives d’instauration d’un blocus économique, les attaques contre les terminaux pétroliers et les attaques (encouragées, ou du moins soutenues secrètement, par l’élite européenne) contre nos pétroliers. Nous répondons à ces provocations et à d’autres similaires, ainsi qu’aux attaques contre nos villes, par des bombardements intensifiés de cibles en Ukraine.
Mais cela ne résoudra pas le problème. L’Ukraine a été délibérément jetée dans le brasier de la guerre afin que les flammes nous consument. Le peuple ukrainien ne compte pour rien aux yeux des Européens.
Et cette guerre se poursuivra, avec une intensité plus ou moins grande, jusqu’à l’élimination de sa source, et de la source de tous les conflits : l’élite européenne, qui se dégrade intellectuellement, moralement et matériellement.
Afin d’empêcher l’effondrement inévitable du statu quo qui leur est cher, ils fomentent la guerre sur le sous-continent, refusant de comprendre qu’ils risquent de le détruire.
Nous n’avons pas encore anéanti, comme nous l’avons fait en 1812-1815 et 1941-1945, la coalition hostile qui nous fait face, ni brisé sa volonté d’agression.
Le combat est entré dans sa phase intermédiaire : le milieu de partie, pour reprendre une métaphore échiquéenne.
Les vestiges de l’Ukraine, soutenus par l’Occident, continueront de semer l’instabilité et le terrorisme, quoique avec une intensité moindre. La guerre économique menée contre nous ne cessera pas.
Même sous une nouvelle couche de peinture, le régime ukrainien actuel, ultranationaliste et compradorial (en substance nazi), conservera vraisemblablement des capacités militaires considérables, bénéficiant d’un soutien plus ou moins important de l’UE.
Nous devrons répondre militairement aux inévitables provocations et à toute violation d’accords. Nous serons très certainement accusés d’agression et de violation des accords de paix.
En réalité, une agression ouverte contre nous reprendra probablement. La plupart des sanctions resteront en vigueur. »
La chose est entendue : même s’il y a un armistice ou un accord de paix, immanquablement le nationalisme ukrainien conjugué aux appétits européens aboutira à un nouveau choc contre la Russie. Aucun retour en arrière n’est de toute façon possible et il n’y a pas lieu d’attendre un arrêt des sanctions.
Tout cela est on ne peut plus clair et, somme toute, cela ne présente rien d’original, si on omet de voir que Sergei A. Karaganov parle des élites européennes.
Il les présente comme des ennemis de par leur orientation, ainsi que de par leur nature décadente.
Cela veut dire, bien entendu, qu’il est appelé au remplacement de « l’élite européenne ». Ce qui, bien entendu, n’a aucun sens pour deux raisons.
Tout d’abord, la tendance à la guerre ne repose pas sur « l’élite européenne », mais sur le capitalisme passant au stade impérialiste de guerre de repartage du monde.
Ce phénomène est indépendant de « l’élite européenne ».
Ensuite, il n’est pas possible de remplacer une « élite » dans des pays capitalistes qui ont largement ancré leurs institutions dans leurs sociétés.
Que ce soit le personnel politique, les cadres de l’armée, l’appareil d’État, les lois et les normes… tout a été façonné de telle manière à s’insérer dans la guerre future contre la Russie.
Aucune « révolution de palais » n’est possible.
Ici, Sergei A. Karaganov exprime en fait le point de vue monopoliste à la russe, où le changement de la faction dominante modifie, en effet, l’orientation générale.
C’est dû au centralisme historique du capitalisme russe depuis le capitalisme monopoliste d’État du social-impérialisme soviétique, lui-même ayant renversé de l’intérieur le pouvoir socialiste en URSS en 1953.
« Mais notre stratégie dans cette guerre devra être fondamentalement différente de celle que nous menons actuellement.
Le retrait progressif des États-Unis d’Europe, et leur sortie totale du conflit, devront être facilités par une dissuasion ferme et par la destruction de l’élite européenne actuelle (qui s’accroche désespérément à son pouvoir déclinant en incitant à l’hostilité envers la Russie, en trompant son propre peuple et en aggravant le conflit).
L’élite européenne ne pourra être stoppée qu’en démontrant notre réelle capacité à mener des frappes (initialement conventionnelles) contre les centres de contrôle, les infrastructures critiques et les bases militaires des pays européens jouant un rôle clé dans la préparation et l’exécution d’opérations militaires contre la Russie.
Les lieux de résidence et de travail de ces élites (y compris celles des puissances nucléaires) devront figurer parmi les cibles prioritaires. Il est temps que leurs capitales reprennent leurs esprits.
Si les frappes conventionnelles restent sans effet et que l’Europe ne capitule pas, ou du moins ne recule pas, nous devrons être pleinement préparés (militairement et, surtout, politiquement et psychologiquement) à lancer des frappes de représailles limitées (mais suffisantes pour avoir un impact politique) avec des armes nucléaires stratégiques.
Nos forces nucléaires, tant stratégiques que non stratégiques, devront être développées en conséquence.
Naturellement, les frappes nucléaires devront être précédées de plusieurs salves de missiles tactiques conventionnels. »
Sergei A. Karaganov prône ici la ligne dure. Celle-ci consiste à dire, et cela a déjà été expliqué dans Crise, que la Russie doit terminer la guerre en n’hésitant pas dans l’utilisation d’armes nucléaires tactiques.
Il ne le dit pas ainsi, il participe aux rodomontades russes : on va bombarder Londres, Paris, Bruxelles, etc. Mais en réalité, le principe sera d’acter la cassure avec l’Europe en frappant à la frontière occidentale de la Russie, comme signe de détermination et afin de provoquer une onde de choc idéologique et psychologique.
La Russie doit être précipitée dans la zone asiatique et il faut que les événements empêchent tout retour en arrière.
« Même si nous parvenons à vaincre l’Europe de manière stratégique, la majeure partie de celle-ci continuera de sombrer dans la stagnation, les inégalités et les tensions sociales, et donc dans des formes de fascisme d’extrême droite et d’extrême gauche.
La dissolution de l’UE et le retrait des États-Unis ramèneront les Européens à leur rôle historique de générateurs de guerres, d’instabilité et autres catastrophes – mais, heureusement, pas au colonialisme, car ils n’auront pas la force nécessaire dans le nouveau monde.
L’Ukraine, espérons-le, fut leur dernière tentative d’annexion.
Quel que soit le cours des événements, un isolement sélectif de l’Europe sera nécessaire dans les décennies à venir. Le commerce pourrait être partiellement rétabli, si possible, mais sans les espoirs initiaux.
Nous ne devons en aucun cas céder aux appels probables (y compris au sein de notre pays) à reprendre le débat sur un système de sécurité européen.
Je réitère une réflexion déplaisante déjà exprimée dans des articles précédents : aujourd’hui, l’obsession persistante de l’Europe est un signe de limitation intellectuelle, voire d’impureté morale.
Tout système de sécurité et de développement n’est possible que dans le cadre de la Grande Eurasie. »
Sergei A. Karaganov parle d’Eurasie, mais en réalité il ne parle que de l’Asie.
Il représente les intérêts de la superpuissance chinoise ; il est le porte-parole de la faction dominante en Russie actuellement, qui considère que l’unique moyen de ne pas être mangé par les impérialismes européens, c’est de s’aligner sur la Chine et de profiter de la tentative de celle-ci d’arracher l’hégémonie à la superpuissance américaine.
Dans tous les cas, il faut considérer l’alliance sino-russe comme établie ; cela a déjà été exposé dans Crise : il serait ridicule de considérer que la Russie a déclenché son « opération militaire spéciale » contre l’Ukraine sans s’être au préalable entendue avec la Chine.
« Une coopération économique sélective avec les États-Unis serait bénéfique, mais il faut, là encore, rester lucide.
L’ancienne puissance hégémonique mondiale cherche à déstabiliser les régions d’où elle se retire, attisant subrepticement les tensions autour de Taïwan, du Moyen-Orient, de l’Asie centrale, du Caucase et de l’Europe.
Elle instrumentalise les liens économiques à une échelle historiquement inédite pour exercer des pressions (même en évoquant une trêve) et mener des guerres.
Elle souhaite rétablir partiellement ses relations avec la Russie uniquement pour affaiblir notre alliance avec la Chine.
Nous devrions peut-être tirer parti de cet intérêt, car la diversification des liens économiques est avantageuse, mais avec la plus grande prudence et sans risquer de refroidir nos relations avec Pékin. »
Tout cela est bien joli, mais cela ne représente pas en soi quelque chose de nouveau. C’est là où Sergei A. Karaganov cherche à se faire le théoricien de la nouvelle situation.
Son but est de synthétiser l’ensemble des idéologies qui ont émergé avec « l’opération militaire spéciale », ainsi que celles y ayant conduit.
Il cherche à combiner dans une idéologie « communautaire » le traditionalisme orthodoxe, l’esprit impérial russe, l’idéologie nationale-révolutionnaire, la nostalgie de l’URSS, l’esprit capitaliste…
« Avant toute chose, il convient d’accorder une importance accrue à l’éducation, et plus particulièrement à l’épanouissement des enfants et des adultes.
Écoles, universités et médias dans leur ensemble doivent former des citoyens patriotiques et créatifs.
Le déficit démographique doit être comblé par des mesures visant à accroître la fécondité, l’espérance de vie et la santé, mais la pénurie de main-d’œuvre doit également être compensée par une amélioration de sa qualité.
À l’instar des médecins et des militaires, les enseignants doivent bénéficier d’une rémunération décente.
Ils doivent être prêts à perfectionner leurs compétences afin de former et d’éduquer des citoyens patriotiques, créatifs et éclairés. L’intelligence artificielle doit développer, et non remplacer, l’intelligence naturelle.
Nous devons suivre une voie opposée à celle de l’Occident, qui encourage délibérément la corruption et l’abêtissement de ses populations.
Une attention particulière doit être portée à la promotion du respect et de l’amour de la nature et de notre patrie. Nous devons trouver, au plus vite, les moyens de nous affranchir du modèle capitaliste actuel, qui déshumanise les individus et les sociétés.
La civilisation moderne, y compris sa composante numérique, sape l’essence même de l’homme, le réduisant à un appendice mécanique qui consomme des biens matériels et des informations superflues, incapable d’entreprendre une action significative.
Si cette approche n’est pas remplacée par une stratégie bien conçue, elle menace de détruire ce qu’il y a d’humain en l’homme, puis l’humanité tout entière, même sans guerre thermonucléaire mondiale.
Le changement climatique aura le même effet s’il n’est pas contré par une stratégie proactive de développement et d’adaptation.
Le capitalisme actuel, dépourvu de toute norme éthique, réduit l’être humain à l’état d’instrument d’un ordinateur, exacerbe les inégalités et le changement climatique et, surtout, dévalorise la vie humaine.
Ce sont là des défis majeurs qui doivent être reconnus et combattus avec vigueur. »
Tout cela n’est bien entendu possible – en admettant même qu’une telle fantasmagorie communautaire puisse l’être – qu’à la condition que la Russie parvienne réellement à se transformer en forteresse orientale.
En tout état de cause, il faut considérer que Sergei A. Karaganov cherche à établir un mythe mobilisateur.
Ce qu’il vise, c’est à construire une synthèse idéologico-politique qui soit en mesure, par sa prétention sociale, de fournir un nouveau cadre juridique et institutionnel à la Russie désormais asiatique.
Car il faut bien comprendre que le projet d’isolement « asiatique » de la Russie implique une transformation généralisée du pays.
C’est là où les commentateurs bourgeois occidentaux font une erreur absolue. Ils s’imaginent que la Russie veut reconstituer l’URSS, annexer des territoires à l’ouest de son territoire.
En réalité, elle veut faire précisément le contraire.
Naturellement, il y a une part de propagande dans la dénonciation de la volonté de reconstitution d’un empire par la Russie.
Néanmoins, il y a également le plus souvent, voire dans quasiment tous les cas, une incompréhension complète de la vision du monde des couches dominantes russes, et en particulier de la faction qui a l’hégémonie depuis le déclenchement de « l’opération militaire spéciale »
« Nous avons besoin d’une plateforme idéologique soutenue par l’État pour l’humanité et la nation.
Ce sera aussi notre message au monde. Une telle plateforme devrait être fondée sur le service du bien commun et s’adresser à celles et ceux qui sont prêts à servir et à rechercher la reconnaissance pour leur engagement.
Cela n’inclut pas l’ensemble de la société ; être un citoyen honnête et respectueux des lois est acceptable, voire honorable, mais les postes de responsabilité devraient être occupés par des personnes actives, dotées d’un sens civique aigu.
Plutôt que le terme « idéologie » et ses diverses connotations, nous appelons cette plateforme « L’Idée rêvée de la Russie ». Sa présentation a suscité des débats et une volonté d’autodétermination dans tout le pays et la société.
Nombreux sont ceux qui parviennent à des réponses similaires aux nôtres. L’une d’elles a été proposée par un groupe de scientifiques et de penseurs, principalement de Saint-Pétersbourg, sous la direction de Victor Yefimov.
Il s’agit de l’« Écosystème de la Création ».
À l’instar de notre plateforme, il vise non seulement à préserver l’humanité et la biosphère dans notre patrie, mais offre également un modèle de développement alternatif – probablement le seul raisonnable – pour la majorité de l’humanité.
Une Russie qui n’a rien à offrir au monde ne peut être la Grande Russie.
Et maintenant, un sujet qui me tient particulièrement à cœur : la nécessité de déplacer le centre de développement spirituel, culturel, économique et démographique de la Russie vers l’est, en Sibérie.
Aujourd’hui encore, cette terre magnifique, mais peu peuplée et à peine explorée, représente notre avenir. Nous avons baptisé notre stratégie la « Sibérisation de la Russie », ou le « Tournant vers l’Est 2.0 ».
Le changement climatique étend la zone de vie confortable dans un environnement certes rude, mais splendide.
Une nouvelle stratégie russe des transports, que nous élaborons en collaboration avec d’autres pays, doit contribuer à cette sibérisation.
L’un de ses principes fondamentaux est que les routes ne suivent pas les populations, mais les guident.
L’accent est mis tout particulièrement sur les axes de transport Nord-Sud, reliant la Route maritime du Nord à l’Asie en plein essor (et à l’Afrique au-delà), et favorisant le développement tout au long de ces axes.
En Sibérie et en Russie asiatique, nous devons lancer une nouvelle politique d’urbanisation axée sur l’humain, conçue pour accélérer la croissance démographique en créant des villes et des banlieues basses, principalement en bois (bien mieux adaptées à la vie familiale et créative), regroupées autour de grands centres scientifiques, culturels et industriels et le long des voies de transport existantes. »
On a là un projet d’une immense ampleur, qui est naturellement impossible à mettre en œuvre par le capitalisme russe. L’espoir ici, ce n’est pas moins que de profiter de l’effondrement de l’hégémonie occidentale sur le monde pour totalement renverser le centre de gravité de la Russie.
La Sibérie, profitant du réchauffement climatique, est appelée à prendre la place de la partie occidentale du pays où il y a Moscou et Saint-Pétersbourg.
C’est une ambition démesurée, qui reflète les mentalités de la faction dominante dans l’État russe.
« Il va sans dire qu’il faudra reconstruire une partie des logements détruits et assurer des conditions de vie normales dans les régions libérées ou proches du front. Mais l’avenir est incertain à l’Ouest, où l’instabilité et les menaces diverses continueront de se propager pendant de nombreuses années.
C’est pourquoi il est essentiel d’attirer une partie des populations des régions touchées, ainsi que les anciens combattants de l’opération [militaire spéciale] SMO, vers de nouvelles villes à l’est de l’Oural, où la vie devrait être encore plus confortable qu’en Russie centrale.
Le renouvellement de la classe dirigeante est plus urgent que jamais, tout comme la réalisation des mégaprojets de construction des infrastructures de transport et des villes du futur.
Une nouvelle stratégie de transport pour la Russie asiatique, incluant la possible création d’une flotte de dirigeables, le réaménagement des grands fleuves sibériens et la construction de villes et de banlieues modernes, peut paraître aujourd’hui inconcevable.
Mais presque tout est possible pour un peuple dont les ancêtres, aux XVIe et XVIIe siècles, n’ont mis que 60 à 70 ans pour rallier l’Oural au Kamtchatka, ont construit le Transsibérien en 25 ans (1891-1916) et ont remporté la Grande Guerre patriotique.
La Sibérie possède le meilleur capital humain de Russie, mais il faut le multiplier.
Cela exige une stratégie juste et tournée vers l’avenir, ainsi qu’une volonté politique forte.
L’histoire russe regorge d’exemples en ce sens ; ils ont simplement été oubliés ces cinquante dernières années.
Mais l’esprit russe commence à renaître.
Son développement futur repose sur la sibérisation, la mise en place d’une nouvelle économie post-capitaliste, un renouveau idéologique et spirituel, la construction de nouvelles voies de transport et la création de villes et de banlieues propices à la vie familiale. »
Sergei A. Karaganov ne décide pas à lui tout seul de la ligne de la Russie. Qui plus est, il n’y a pas du tout les moyens de transplanter la partie active du pays en Sibérie.
Il va pourtant de soi qu’une telle affirmation idéologique est très lourde de conséquences.
Le fait même qu’elle puisse exister reflète un réel mouvement de fond en Russie. Il ne peut pas en être autrement : dans un autre cas de figure, une telle hypothèse de « repli stratégique » aurait été sévèrement condamnée.
Il ne s’agit pas du tout ici de faire de la géopolitique. Ce dont il s’agit, c’est de comprendre la tendance mondiale à la guerre et la place que prend la Russie.
Et ce qui est clair, c’est que la Russie ne prétend pas être en mesure de « récupérer » les territoires de l’ex-URSS. Ce qui compte pour elle, c’est jouer sur l’identité russe pour établir une sorte de glacis, son orientation stratégique étant d’échapper à la guerre de repartage du monde.
C’est clairement le pari de Vladimir Poutine. Tirer les premiers pour souffrir en premier, mais donc souffrir moins que tous ceux qui arrivent derrière et qui partent avec retard.