[article publié dans le numéro 15 de la revue « Crise » ]

Plus on vit dans une société aux forces productives développées, plus la réalité se complexifie. Le problème est que si l’on ne maîtrise pas les clefs des dernières avancées scientifiques ainsi que du développement technologique, la réalité apparaît comme quelque chose d’insaisissable.

Et le capitalisme a cette particularité sur les anciens modes de production qu’il s’élargit en permanence sur la base de l’actualisation du niveau de forces productives qu’il a lui-même développé sous sa propre empreinte (voir l’article de Crise sur « la mise à jour des forces productives »).

C’est d’ailleurs là le rôle essentiel de l’avant-garde communiste, et plus généralement de toutes les avant-gardes populaires dans l’Histoire, que d’être le pôle de synthèse idéologique en mesure de restituer la complexité du monde.

Affiches du mouvement catholique intégriste français Civitas actuellement dirigé par le militant belge d’extrême droite Alain Escada, ex-président de l’organisation catholique ultra « Belgique et Chrétienté ».

Sans une avant-garde qui reflète les besoins populaires, le peuple reste à la merci d’une vie quotidienne aliénée et en quête d’explications qui, de générales et approximatives se transforment vite en un simplisme unilatéral.

Un simplisme unilatéral qui a pris le nom récent de « complotisme » ! Pour en saisir les contours, il faut voir en quoi le complotisme est une simplification de l’analyse du monde sur la base d’une critique unilatérale du capitalisme.

Si la société n’a fait que se complexifier à partir du début de l’agriculture et de la domestication des animaux, il faut bien voir que le capitalisme est un mode de production qui reflète la complexification avancée des rapports de l’Humanité avec elle-même et avec la Nature.

Ce qu’il faut saisir c’est que le capitalisme est un mode de production fondé sur deux grandes caractéristiques.

La première et la plus connue et la plus facile à saisir, c’est la propriété privée des moyens de production qui fait qu’il y a d’un côté les maîtres des richesses scientifiques et technologiques, et de l’autre les masses dépossédées de ces richesses, obligées de travailler en soumission et au service des premiers.

La seconde, c’est que pour que le capitalisme devienne un mode de production dominant, il lui faut le salariat. Et pour cela, il faut la généralisation du marché, c’est-à-dire que le travail soit séparé de la personne humaine, de sorte que cette dernière soit porteuse d’une force (physique, mentale, etc.) marchandé pour un temps déterminé à un maître de la richesse technologique.

Mais le marché comporte lui-même une contradiction interne, une contradiction qui n’est pas vue par la bourgeoisie elle-même, ou du moins pas entièrement.

Car pour qu’un produit du travail humain devienne une marchandise, il faut qu’elle soit présentée comme telle à un acheteur, et pour qu’elle soit présentée ainsi, il lui faut acquérir une valeur contenue dans un prix. C’est l’opposition dialectique classique entre valeur d’usage et valeur d’échange.

Comme on le sait, la valeur d’usage renvoie au caractère d’utilité sociale, culturelle, d’un produit. La valeur d’usage satisfait un besoin déterminé. La valeur d’échange est quant à elle un reflet d’une réalité abstraite : c’est la quantité de travail socialement nécessaire à la production d’un bien qui lui donne cette valeur.

Et quand on dit « travail socialement nécessaire », il ne faut donc pas avoir en tête la dernière étape de la chaîne, disons l’usine d’assemblage d’un téléphone, mais l’ensemble du processus qui permet à un tel produit d’être fabriqué, allant de l’électricité pour la production aux travailleurs de conception et d’exécution, en passant par les matières premières. Cela renvoie à la question de la coopération sociale de milliers, voir de millions de travailleurs dans le monde pour la production de biens.

Or, le problème c’est que cette valeur d’échange revêt un caractère mystérieux : n’importe qui qui achète une brosse à dent dans un supermarché ne s’imagine pas que le prix affiché est le reflet d’une vaste coopération sociale afin d’aboutir à ce que des éléments naturels finissent en une brosse à dent. Avec tout le packaging qui l’entoure, la brosse à dent semble tomber du ciel ou bien d’on ne sait où…

Mais c’est la même chose pour la force de travail qui est une marchandise comme une autre : quand un employeur achète (loue) une force de travail, il ne cherche pas à savoir les conditions sociales qui participe à produire cette force. Et le travailleur entre lui aussi dans le jeu de la marchandise en vantant des conditions les plus favorables, avec pour arme principale un C.V. montrant sa formation et son expérience.

Cet aspect de la production marchande a donné lieu à la fameuse grande critique de Marx à propos du fétichisme de la marchandise. Dans cette argumentation, il revient sur le fait que le mode de production capitaliste fondé sur la réalisation de la valeur d’échange renouvelle le besoin religieux. On a souligné les passages essentiels :

« Le monde religieux n’est que le reflet du monde réel.

Une société où le produit du travail prend généralement la forme de marchandise et où, par conséquent, le rapport le plus général entre les producteurs consiste à comparer les valeurs de leurs produits et, sous cette enveloppe des choses, à comparer les uns aux autres leurs travaux privés à titre de travail humain égal, une telle société trouve dans le christianisme avec son culte de l’homme abstrait, et surtout dans ses types bourgeois, protestantisme, déisme, etc., le complément religieux le plus convenable.

Dans les modes de production de la vieille Asie, de l’antiquité en général, la transformation du produit en marchandise ne joue qu’un rôle subalterne, qui cependant acquiert plus d’importance à mesure que les communautés approchent de leur dissolution.

Des peuples marchands proprement dits n’existent que dans les intervalles du monde antique, à la façon des dieux d’Épicure, ou comme les Juifs dans les pores de la société polonaise.

Ces vieux organismes sociaux sont, sous le rapport de la production, infiniment plus simples et plus transparents que la société bourgeoise ; mais ils ont pour base l’immaturité de l’homme individuel — dont l’histoire n’a pas encore coupé, pour ainsi dire, le cordon ombilical qui l’unit à la communauté naturelle d’une tribu primitive — ou des conditions de despotisme et d’esclavage.

Le degré inférieur de développement des forces productives du travail qui les caractérise, et qui par suite imprègne, tout le cercle de la vie matérielle, l’étroitesse des rapports des hommes, soit entre eux, soit avec la nature, se reflète idéalement dans les vieilles religions nationales.

En général, le reflet religieux du monde réel ne pourra disparaître que lorsque les conditions du travail et de la vie pratique présenteront à l’homme des rapports transparents et rationnels avec ses semblables et avec la nature.

La vie sociale, dont la production matérielle et les rapports qu’elle implique forment la base, ne sera dégagée du nuage mystique qui en voile l’aspect, que le jour où s’y manifestera l’œuvre d’hommes librement associés, agissant consciemment et maîtres de leur propre mouvement social.

Mais cela exige dans la société un ensemble de conditions d’existence matérielle qui ne peuvent être elles-mêmes le produit que d’un long et douloureux développement. »

Marx expose ici très clairement en quoi la Religion, comme explication idéaliste des choses, est le fruit à la fois d’anciens mode de production dans lesquels la science n’a pas entièrement pénétré la production sociale, mais aussi du capitalisme en ce qu’il se base sur des rapports mystifiés entre les gens, c’est-à-dire des rapports marchands fondés sur la valeur d’échange.

L’idéal bourgeois des Lumières fut de croire en l’avènement d’une Raison pour tous. La bourgeoisie la plus avancée a toujours porté en elle la lutte contre le féodalisme et l’idéalisme religieux. Cette émancipation, elle pensait pouvoir la réaliser grâce à l’intégration de la science dans la production, permettant une maîtrise totale des aléas naturels.

Être prisonnier des aléas naturels, n’était-ce pas là le fondement premier de la Religion ?

En France comme en Belgique, par absence de compréhension du matérialiste dialectique, l’« anti-complotisme » se limite à être une succursale du rationalisme bourgeois. A Gauche, syndicalisme oblige, il suffirait de rappeler l’aspect premier du capitalisme, l’opposition entre travailleurs et patrons, pour contester le « complotisme ».

Il est ainsi loupé l’aspect principal de la vision du monde dite « complotiste » : une explication idéaliste-religieuse du monde sous une forme laïcisée du fait d’une société fondée sur un haut niveau de forces productives, et donc de coopération sociale. Les bases matérielles de cette explication sont à trouver dans le caractère mystique des rapports de production issus de la marchandise.

Ce qu’on appelle complotisme est un produit, et une expression du capitalisme confronté à sa crise générale. On sait que les années 1920-1930, des secteurs entiers de l’Allemagne ont été envahis par des formes de pensées ésotériques, à prétention « naturaliste », activant une forme idéaliste et réactionnaire de romantisme.

Dans le cadre de la seconde crise générale, le « complotisme » est une lecture du monde qui vient combler le vide laissé par la décomposition de la religion, et la liquidation des restes féodaux dans les années 1960.

Comme cette décomposition du féodalisme ne s’est pas faite en même temps qu’une avance du socialisme, donc d’une maîtrise collectivisée de la science, les anciens secteurs de la société dirigés par la pratique religieuse sont laissés dans un vide spirituel. Or, dans le même temps, il y a une élévation importante du niveau des forces productives depuis les années 1950, puis après 1989.

Dans un tel contexte, le vide laissé par la croyance, et surtout l’affaiblissement de la pratique et de la discipline religieuse, entraîne un besoin de combler par une autre vision empruntant un schéma de pensée similaire à la religion, tout en étant pas la religion.

Ce besoin relève d’un besoin de compréhension d’un monde capitaliste fondé sur des obscurités, des abstractions marchandes, des rapports sociaux impersonnels, etc., d’autant plus insaisissables que le niveau productif est tel que l’abondance des biens est objectivement là.

Comme le remarquait Lénine :

« Pourquoi la religion se maintient-elle dans les couches arriérées du prolétariat des villes, dans les vastes couches du semi-prolétariat, ainsi que dans la masse des paysans ?

Par suite de l’ignorance du peuple, répond le progressiste bourgeois, le radical ou le matérialiste bourgeois.

Et donc, à bas la religion, vive l’athéisme, la diffusion des idées athées est notre tâche principale.

Les marxistes disent : c’est faux.

Ce point de vue traduit l’idée superficielle, étroitement bourgeoise d’une action de la culture par elle-même. Un tel point de vue n’explique pas assez complètement, n’explique pas dans un sens matérialiste, mais dans un sens idéaliste, les racines de la religion.

Dans les pays capitalistes actuels, ces racines sont surtout sociales.

La situation sociale défavorisée des masses travailleuses, leur apparente impuissance totale devant les forces aveugles du capitalisme, qui causent, chaque jour et à toute heure, mille fois plus de souffrances horribles, de plus sauvages tourments aux humbles travailleurs, que les événements exceptionnels tels que guerres, tremblements de terre, etc., c’est là qu’il faut rechercher aujourd’hui les racines les plus profondes de la religion.

« La peur a créé les dieux ». La peur devant la force aveugle du capital, aveugle parce que ne pouvant être prévue des masses populaires, qui, à chaque instant de la vie du prolétaire et du petit patron, menace de lui apporter et lui apporte la ruine « subite », « inattendue », « accidentelle », qui cause sa perte, qui en fait un mendiant, un déclassé, une prostituée, le réduit à mourir de faim, voilà les racines de la religion moderne que le matérialiste doit avoir en vue, avant tout et par-dessus tout, s’il ne veut pas demeurer un matérialiste primaire.

Aucun livre de vulgarisation n’expurgera la religion des masses abruties par le bagne capitaliste, assujetties aux forces destructrices aveugles du capitalisme, aussi longtemps que ces masses n’auront pas appris à lutter de façon cohérente, organisée, systématique et consciente contre ces racines de la religion, contre le règne du capital sous toutes ses formes. »

Il suffit de voir la contestation anti-pass sanitaire / anti-vaccin actuelle en France pour comprendre ce phénomène de la critique des « forces aveugles du capitalisme » sur une base irrationnelle, idéaliste-religieuse sans prendre la forme directe de la religion.

Une bonne partie de cette contestation est portée par des secteurs illuminés et ésotériques, comme par exemple avec le mouvement initié par le réactionnaire Pierre Rabhi.

Louis Fouché, un médecin anesthésiste-réanimateur à Marseille qui est un leader de cette contestation délirante depuis le printemps 2020 avec son site « RéinfoCovid », relève de la mouvance ésotérique « Colibris » de Pierre Rabhi. Hayssam Hoballah, un « coach bien-être et santé » mis en avant par « RéinfoCovid » a été à l’initiative de « Listes citoyennes » lors des dernières élections régionales. D’ailleurs, Louis Fouché n’hésite pas à faire des allusions à Dieu dans certaines de ses interventions sur Internet. On pourrait citer aussi Alexandra Henriot-Claude, une généticienne et ancienne directrice à l’INSERM proche des milieux catholiques intégristes.

Dans les manifestations, on y retrouve aussi le mouvement catholique intégriste Civitas, tout comme des éléments issus de la « Manif pour tous ». Des mouvements qui sont à la pointe de la contestation contre les mesures sanitaires depuis le début, fustigeant la « dictature sanitaire » lors des confinements, puis lors du port du masque obligatoire.

Avec le pass sanitaire qui implique la vaccination de masse, il y a pour ces éléments un boulevard pour élargir leur contestation.

Pour les « anti-vaccins », le vaccin serait un produit de « big pharma », dont on ne connaîtrait pas la véritable composition, les représentants des gouvernements seraient à la solde de ces intérêts pour en écouler le plus possible, et le plus cher possible.

C’est là une critique simpliste et unilatérale. Simpliste car elle réduit la bourgeoisie aux capitalistes des monopoles pharmaceutiques. Pour assurer sa domination, la bourgeoisie doit proposer une porte de sortie collective de la pandémie de Covid-19 : le vaccin en est une, c’est la condition de justification de la bourgeoisie pour continuer la civilisation.

La critique est également unilatérale, car si les grandes entreprises pharmaceutiques visent, comme tout capitaliste, à réaliser la valeur d’échange, celle-ci ne peut se faire si elle ne satisfait pas un besoin social, en l’occurrence se protéger au moins en partie contre les formes graves de la maladie produit par le virus Sars-Cov-2.

Le capitalisme c’est les deux aspects : il ne peut pas y avoir procès de valorisation sans avoir procès de production, donc coopération sociale. Le vaccin vise clairement à sécuriser par temps de pandémie mondiale cet aspect capitaliste, et donc il répond à la production de la valeur d’usage, à la coopération sociale.

Au lieu de voir comment procès de production (valeur d’usage) et procès de valorisation s’entrecroisent, les « anti-vaccin » nient le caractère social du vaccin pour ne voir que l’aspect valeur d’échange.

L’annonce d’une hausse du prix de vente des vaccins Moderna et Pfizer-BioNTech va dans le sens de cette critique : tout serait fait au fond pour vendre le plus possible de vaccin. Et dans le vaccin se logerait d’autres valeurs d’échanges à satisfaire, telle la 5G par-exemple, ou avec des objectifs « maléfiques ».

Pour les anti-vaccins, il est simple que le monde capitaliste se réduit à la seule et unique valeur d’échange. Ils ne voient pas l’entrelacement des deux faces de la valeur et font l’erreur classique d’opposer de manière cloisonnée valeur d’usage et valeur d’échange.

La valeur d’usage serait bonne, la valeur d’échange serait mauvaise, parasitaire, il y a le Bien et le Mal, empruntant par là une dichotomie religieuse. Pour retrouver un sens et une prise sur le monde, il faudrait en revenir à la maîtrise de la seule valeur d’usage.

Il n’y a aucune compréhension de comment le travail est lui-même l’incarnation de l’unité dialectique valeur d’usage-valeur d’échange et de la question essentielle de l’aliénation liée à la contradiction intellectuel-manuel.

Mais, la véritable difficulté posée au communisme par le « complotisme » c’est qu’il est en quête d’une explication totale, totalisante, de la réalité. C’est là un moteur positif, qui évite de tomber dans le mécanisme bourgeois, avec ses probabilités, sa loi du hasard, etc. D’un autre côté, il tombe, par cette soif d’une explication unique, dans ce simplisme unilatéral.

Sans le matérialisme dialectique, la quête d’une vision totalisante débouche ou bien sur l’idéalisme religieux lorsqu’elle est liée d’une manière ou d’autre à des forces relevant du féodalisme, ou bien sur le fascisme lorsqu’elle est dépendante de la décadence de la haute bourgeoisie.

Car l’incapacité de comprendre l’unité dialectique de la valeur est finalement une expression de la décadence de la haute bourgeoisie qui n’a elle-même plus prise avec le monde, du fait de son cosmopolitisme, et avec la production, du fait de sa situation rentière.

Le complotisme est un simplisme unilatéral qui est bloqué dans la résolution de la contradiction intellectuel/manuel : il est une forme d’entrave dans la prise de conscience populaire de la crise générale du mode de production capitaliste.


Revenir en haut de la page.