L’irruption de la cybernétique en URSS suivit immédiatement la prise du pouvoir par le révisionnisme.

Dès 1954, Stanislaw Boguslawski, Henryk Greniewski et Jerzy Szapiro publient à Varsovie Six dialogues sur la cybernétique. À la fin de la même année, le tchécoslovaque Arnošt Kolman tint une conférence sur le sujet en URSS.

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C’était un moment capital : spécialiste des sciences en URSS dans les années 1930, Arnošt Kolman passa dans le camp révisionniste et fut trois années de prison, étant libéré à la mort de Staline. Il devint alors responsable des sciences en Tchécoslovaquie, avant de retourner en URSS et de « passer à l’ouest » à 84 ans.

Sergei Sobolev, Alexei Lyapunov et Anatoli Kitov publièrent ensuite en 1955 dans Voprosy filosofii (Problèmes de philosophie) un article intitulé « Les principales caractéristiques de la cybernétique ».

Ils devinrent, avec Alexei Lyapunov surtout, les chefs de file de la promotion de la cybernétique, ce qu’ils étaient déjà : l’article était prêt dès 1952, mais n’avait pas reçu l’aval pour la publication, les partisans de la cybernétique dans le Parti poussant les auteurs à promouvoir tout d’abord leur cause autour d’eux, dans des ateliers privés, des conférences, etc., ce qui donna notamment le grand séminaire de programmation en 1953 à l’université de Moscou.

Nikita Khrouchtchev souligna alors l’importance de l’automatisation dans l’industrie dès le XXe congrès du PCUS et créé dans la foulée un Ministère de l’automatisation. La même année, cinq ingénieurs sont envoyés en tant que délégation au premier Congrès international de cybernétique à Namur, alors qu’Anatoli Kitov publiait « Machines numériques de calcul » et « Ordinateurs électroniques numériques ».

Anatoli Kitov proposait pas moins qu’un ordinateur compilant toutes les données économiques et militaires du pays, permettant à celui-ci de gérer toute l’administration étatique. Le système devait être à la fois civil et militaire, englobant toutes les informations possibles, l’ordinateur les évaluant et les gérant au mieux.

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On voit tout de suite comment c’est une proposition de gestion « rationnelle », « logique », qui veut donner l’impression de relever du communisme et de la planification, sans aborder aucunement la question des contradictions et de la matière.

Anatoli Kitov envoya également une lettre à Nikita Khrouchtchev à ce sujet et en défense de la cybernétique, en date du 7 janvier 1959, qui reçut un certain succès dans les cercles dirigeants. La seconde, envoyée en automne de la même année, proposait de nouveau l’idée d’un super-ordinateur gérant l’armée et l’économie, ce qui amènerait l’URSS à « dépasser les États-Unis sans les rattraper ».

Par la suite, l’ouvrage d’Anatoli Kitov, écrit avec N. Krinitisky en 1961, « Ordinateurs électroniques numériques et programmation », devint le principal manuel pour toutes les personnes utilisant l’informatique en URSS.

Les propos du membre de l’académie des sciences Peter Kapicha l’esprit l’atmosphère pragmatique, anti-idéologique, qui régnait alors :

« Si nos savants avaient écouté les philosophes en 1954… alors on n’en serait pas arrivé à la conquête de l’espace, dont nous sommes fiers avec droit et qui fait que le monde entier nous honore. Car sans machines cybernétiques les vaisseaux spatiaux ne peuvent pas être dirigés. »

Norbet Wiener fut alors accueilli en grande pompe pour une visite de plusieurs semaines, passant par Moscou, Leningrad, Kiev.

La cybernétique fut alors expressément nommée lors du XXIIe congrès du PCUS, en 1961, à côté des calculatrices électroniques et des machines de contrôle. Nikita Khrouchtchev y souligna la chose de la manière suivante :

« Il est impératif d’organiser une application plus large de la cybernétique, du calcul électronique, et des installations de contrôle dans la production, le travail de recherche, la rédaction et la conception, la planification, la comptabilité, les statistiques et la gestion. »

A cette occasion, l’Académie des sciences publia un ouvrage intitulé « La cybernétique au service du communisme », devenant par ailleurs une série annuelle, alors que la presse prenant le relais en diffusant l’idée des « machines du communisme ».

L’ouvrage Questions philosophiques sur la cybernétique, publié la même année, se chargeait d’encadrer idéologiquement cette nouvelle discipline « scientifique ».

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La brèche était alors ouverte pour dépasser les réticences et les oppositions à ce qui était dénoncé comme une « utopie réactionnaire », de type technocratique, à l’époque de Staline. Une conférence au milieu de l’année 1962, avec 1000 scientifiques, organisée par le « conseil scientifique de la cybernétique de l’académie des sciences de l’URSS », accompagnée d’une interview dans la Pravda de son responsable, l’amiral Aksel Berg, témoigne de l’intégration totale dans la nouvelle idéologie.

Une année plus tôt, Aksel Berg avait d’ailleurs publié une série d’articles sur la cybernétique, dont le titre « La cybernétique – au service du communisme » faisait directement allusion à l’article matérialiste de 1953.

Dans la revue Communiste, l’ingénieur spécialisé dans les communications Alexandre Kharkevitch publia un article proposant la numérisation du téléphone, du télégraphe, de la radio, de la télévision, pour que tous les signaux passent par un ordinateur central.

Dans son article « La cybernétique et l’éducation », datant de cette époque, Aksel Berg résume de la manière suivante sa vision du monde :

« Dans ses mémoires, Lafargue cite l’idée suivante de Karl Marx : la science n’achève sa perfection seulement quand elle parvient à utiliser les mathématiques. Aucune preuve particulière n’est nécessaire quant au rôle des mathématiques et de l’équipement électronique dans les sciences, qui par leur nature même comportent des calculs de toutes sortes.

La conquête de l’espace, par exemple, aurait été pratiquement inconcevable sans l’utilisation des mathématiques et des dispositifs cybernétiques (…).

La chimie et la physique ont démontré que certains problèmes de biologie sont capables de solution avec virtuellement la même précision que pour les problèmes de la thermodynamique ou de la physique quantique.

Sechenov dit que toutes les manifestations vers l’extérieur de l’activité cérébrale pourraient être réduits à un mouvement musculaire. La main du musicien produit un son plein de vie et de passion à partir d’un instrument sans esprit. Sous la main du sculpteur, la pierre devient vivante.

Les mains tant du musicien que du sculpteur, créant la vie, sont capables de réaliser des mouvements seulement purement mécaniques qui, au sens strict, peuvent être sujets à l’analyse mathématique et exprimée par une formule. »

En 1962, le Journal de référence – mathématiques ouvrit une section consacré à la cybernétique. Une année plus tard, le bulletin de l’Académie des sciences fonda un nouveau journal : La cybernétique de l’ingénierie. La cybernétique s’installait au coeur de l’idéologie soviétique et de son système scientifique.


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