Le roman Hayy Ibn Yaqdhân (Vivant fils de l’éveillé), écrit à la fin du 12e siècle par le médecin andalou Ibn Tufail (110-1185), expose de manière très approfondie la nature de la ville arabo-musulmane, avec une critique radicale du processus de démolition intellectuelle qu’elle implique.

Cet ouvrage eut un très grand retentissement en Europe par la suite, pavant la voie à l’Utopie de Thomas More, Robinson Crusoé de Daniel Defoe, etc. C’est en effet un conte philosophique, cherchant à montrer une voie pour être authentique, justement contre la ville.

Dans le roman, le personnage principal naît sur une île déserte, sans parents :

« Nos vertueux prédécesseurs rapportent (Dieu soit satisfait d’eux !), qu’il y a une île de l’Inde, située sous l’équateur, dans laquelle l’homme naît sans mère ni père. C’est qu’elle jouit de la température la plus égale et la plus parfaite qui soit à la surface de la terre. »

C’est une gazelle qui prend soin du nouveau né et assure sa survie. On a ici une vision de la Nature bienveillante, tendant à préserver la vie ; bref à une démarche matérialiste, l’auteur combinant par ailleurs son histoire avec des tentatives d’explication des phénomènes naturels.

« Il atteignit l’âge de deux ans, apprit à marcher et fit ses dents.

Il suivait la gazelle, et celle-ci se montrait pour lui pleine de soins et de tendresse- elle le conduisait dans des endroits où se trouvaient des arbres chargés de fruits, lui donnant les fruits tombés de l’arbre, lorsqu’ils étaient doux et murs ; s’ils avaient une enveloppe dure, elle les lui cassait avec ses molaires; dès qu’il revenait au pis, elle lui donnait son lait; dès qu’il avait soif et voulait de l’eau, elle le menait boire ; dès que le soleil l’incommodait, elle le conduisait à l’ombre; dès qu’il avait froid, elle le réchauffait ; dès que la nuit tombait, elle le ramenait à son premier abri (…).

Ils se connaissaient, les animaux et lui, et ils ne se traitaient pas en étrangers. »

La mort de la gazelle est exemplaire de comment Ibn Tufail intègre le matérialisme d’Aristote dans l’expérience de la réalité matérielle :

« Enfin, elle devint vieille et s’affaiblit. Il la conduisit à de gras pâturages, il lui cueillit et lui fit manger de bons fruits.

Mais sa faiblesse et sa maigreur augmentèrent et la mort survint enfin ; tout mouvement et toute action cessèrent totalement. Lorsqu’il la vit en cet état, le jeune garçon fut saisi d’une émotion violente, et peu s’en fallut qu’il ne mourût de douleur (…).

Il avait remarqué que, s’il fermait ses deux yeux, ou leur interceptait la vue au moyen d’un objet [quelconque], il ne voyait plus rien jusqu’au moment où cet obstacle disparaissait ; que si, de même, il se bouchait les oreilles en introduisant un doigt dans chacune d’elles et en l’y maintenant fortement, il n’entendait plus rien jusqu’à ce qu’il eût supprimé cet empêchement ; que s’il se bouchait le nez avec la main, il ne sentait plus aucune odeur tant qu’il ne débouchait pas ses narines. Il en concluait que toutes ces facultés perceptives et actives pouvaient être entravées par certains empêchements, et que si ces empêchements disparaissaient, elles s’exerçaient de nouveau.

Mais après qu’il eût examiné tous les organes externes de la gazelle sans y rencontrer aucun empêchement apparent, se trouvant d’autre part en présence d’un arrêt total, qui, n’affectait point exclusivement tel ou tel organe, l’idée lui vint que la cause en devait être dans un organe invisible, caché dans l’intérieur du corps; que cet organe est indispensable à chacun des organes extérieurs pour l’exercice de sa fonction ; et que si son action est entravée, il en résulte un désordre général et un arrêt total.

Il avait le ferme espoir que s’il découvrait cet organe et le débarrassait de [l’empêchement] qui lui était survenu, il reviendrait à son état [normal], que l’amélioration éprouvée par lui rejaillirait sur tout l’organisme et que les fonctions reprendraient leur cours. »

L’enfant va plus loin et voyant que la gazelle ne réagissait plus du tout, il tente de l’opérer et l’ouvre pour chercher ce qui ne va pas, ce qui est prétexte à un descriptif des éléments internes du corps.

Il finit par comprendre de lui-même qu’il doit enterrer celle qui a servi de mère ; par la suite, il découvre le feu, étudie le corps des animaux y compris au moyen de la vivisection, reflet d’une lecture matérialiste empiriste, élémentaire.

Il se construit une demeure, un entrepôt, il se façonne des habits ; il découvre le principe de la génération et de la corruption des êtres vivants, le principe d’en acte et d’en puissance, les cinq sens ; il s’interroge sur l’astronomie.

Il interprète en fait, évidemment, la réalité à la manière d’Aristote ; il considère que la matière a une forme qui a été établie par une Cause, que chaque chose formée dispose d’une essence l’amenant à être ce qu’elle est, ce qui aboutit au principe du « moteur premier » :

« Il se disait encore : « Si le monde est produit, il a en nécessairement un producteur. Mais ce producteur qui l’a produit, pourquoi l’a-t’ il produit à tel moment et non auparavant? Serait-ce parce qu’il lui est survenu du dehors quelque chose de nouveau ? Mais il n’existait rien d’autre que lui.

Ou parce qu’un changement s’est produit en lui-même? Mais alors qu’est-ce qui aurait produit ce changement? »

Il ne cessa de réfléchir à cette question pendant plusieurs années, et [bien] des arguments se présentèrent à son esprit sans que, dans sa pensée, l’une des deux thèses l’emportât sur l’autre (…).

Le monde exige donc un Auteur qui ne soit pas un corps. S’il n’est pas un corps, il ne saurait être atteint par aucun sens, puisque les cinq sens n’atteignent que les corps et ce qui est inséparable des corps.

S’il ne peut être senti, il ne peut pas non plus être imaginé, puisque l’imagination n’est que la représentation des choses senties, en l’absence de ces choses elles-mêmes (…).

Par conséquent, le monde entier tient seulement sa réalité de sa disposition à [recevoir] l’impulsion de ce moteur exempt de matière, de qualités corporelles, de tout ce qui est accessible au sens ou à l’imagination (…).

La matière, dans tout corps, ayant besoin d’une forme, puisqu’elle ne subsiste que par la forme et ne posséderait sans elle aucune réalité, et la forme ne tenant son existence que de cet Auteur, il comprit que toutes les choses qui existent ont besoin, pour exister, de cet auteur, et qu’aucune d’entre elles ne peut subsister que par lui: il est leur cause, et elles sont ses effets. »

Le personnage quitte alors la philosophie d’Aristote au sens strict pour passer dans la philosophie d’Aristote influencée par le néo-platonisme et il tente de fusionner avec cet Auteur de l’univers :

« Il persévéra dans ses efforts pour arriver à l’anéantissement de sa personnalité, à la [complète] absorption dans la vision de [l’Être] Véritable (…).

Parvenu à l’entière absorption, au complet anéantissement de l’individualité, à l’union véritable, il vit que la sphère suprême, au-delà de laquelle il n’y a point de corps, possède une essence exempte de matière, qui n’est pas l’essence de l’Un, du Véritable, qui n’est pas non plus la sphère elle-même, ni quelque chose de différent de l’une et de l’autre, mais qui est comme l’image du soleil reflétée dans un miroir poli: cette image n’est pas le soleil, ni le miroir, ni quelque chose de différent de l’un et de l’autre.

Il vit que l’essence de cette sphère, essence séparée, avait une perfection, une splendeur, une beauté trop grandes pour que la langue puisse les exprimer, trop subtiles pour revêtir la forme de lettres ou de sens.

Il vit qu’elle atteignait au plus haut degré de la volupté, du contentement, de la félicité et de l’allégresse, par la contemplation de l’Essence du Véritable, du Glorieux. »

Alors arrive sur l’île – le personnage principal a quant à lui désormais cinquante ans – un homme cherchant la méditation, ayant compris que la religion (islamique) exigeait, dans cette considération mystico-religieuse, de puiser dans une grande réflexion pour en saisir le sens.

« Dans cette île [voisine de celle où se trouve le personnage] vivaient alors deux hommes de mérite et de bonne volonté : l’un se nommait Açâl et l’autre Salamân.

Ils eurent connaissance de cette secte [= la religion correctement interprétée par un courant particulier] et l’embrassèrent avec ardeur, s’attachant à observer tous ses préceptes et s’astreignant à toutes ses pratiques: c’est dans ce but qu’ils s’étaient liés d’amitié.

Ils cherchaient parfois à comprendre les expressions traditionnelles de cette Loi religieuse relatives à la description du Dieu Grand et Puissant, à ses anges, à la description de la résurrection, des récompenses et des châtiments.

L’un d’eux, Açâl, cherchait davantage à pénétrer au fond des choses, à deviner le sens mystique, il était plus porté à l’interprétation. Salâmân s’attachait davantage au [sens] extérieur, il était plus porté à s’abstenir de l’interprétation, du libre examen et de la spéculation.

Mais l’un et l’autre s’adonnaient avec zèle aux pratiques extérieures, à l’examen de conscience, à la lutte contre les passions.

Or il y avait dans cette Loi religieuse des maximes qui engageaient à la retraite, à la solitude, déclarant qu’en elles étaient la délivrance et le salut ; il y avait aussi d’autres maximes qui recommandaient la fréquentation et la société des hommes. »

Açâl finit par rencontrer le personnage principal sur l’île ; ils sympathisent. Ayant appris le langage humain, le personnage principal décrit sa vie et à quelle connaissance il a abouti ; Açâl comprend que c’est exactement ce que dit sa propre religion. Il y a deux chemins pour y arriver, car la nature, le monde lui-même, porte la vérité de la religion.

« Il arriva de la sorte à lui enseigner tous les noms, et petit à petit il parvint, en un temps très court, à le mettre en état de parler. Açâl se mit alors à lui demander des renseignements sur lui, sur l’endroit d’où il était venu dans cette île.

Hayy ben Yaqdhân lui apprit qu’il ignorait qu’elle pouvait être son origine, qu’il ne se connaissait ni père ni mère, sauf la gazelle qui l’avait élevé.

Il le renseigna sur tout ce qui le concernait, et sur les Connaissances qu’il avait progressivement acquises jusqu’au moment où il était parvenu au degré de l’union [avec Dieu].

Lorsqu’il l’eut entendu exposer ces vérités, décrire les essences séparées du monde sensible, instruites de l’essence du Véritable, Puissant et Grand, dépeindre l’essence du Véritable, Très-Haut et Glorieux, avec ses attributs sublimes, lorsqu’il lui eut [entendu] expliquer, autant que faire se pouvait, ce qu’il avait vu, dans cet [état d’] union, des joies de ceux qui sont parvenus à l’union [avec Dieu] et des souffrances de ceux qui en sont séparés [comme] par un voile, Açâl ne douta point que toutes les traditions de sa Loi religieuse relatives à Dieu, Puissant et Grand, à ses anges, à ses livres, à ses envoyés, au jour dernier, à son paradis et au feu de son [enfer], ne fussent des symboles de ce qu’avait vu Hayy ben Yaqdhân.

Les yeux de son cœur s’ouvrirent, le feu de sa pensée s’alluma : il voyait s’établir l’accord de la raison et de la tradition : les voies de l’interprétation s’ouvraient devant lui ; il n’y avait plus dans la Loi divine rien de difficile qu’il ne comprit, rien de fermé qui ne s’ouvrit, rien d’obscur qui ne s’éclaircit. »

Le personnage principal s’étonne pourtant : pourquoi la religion parle-t-elle par paraboles, pourquoi y a-t-il des prescriptions religieuses ? C’est qu’évidemment les gens ne sont pas à la hauteur de la vérité, Ibn Tufail exprimant avec pessimisme le malheur des représentants de la falsafa dans une société arriérée.

« Ce qui le faisait tomber dans cette [illusion], c’est qu’il pensait que tous les hommes étaient doués d’un naturel excellent, d’une intelligence pénétrante, d’une âme ferme.

Il ne connaissait pas l’inertie et l’infirmité de leur esprit, la fausseté de leur jugement, leur inconstance; il ignorait qu’ils sont « comme un [vil] bétail, et même plus éloignés de la bonne voie! » [Coran, Sourate 25, verset 44] »

D’ailleurs, le personnage principal et Açâl parviennent à trouver un bateau pour aller sur l’île d’où vient le second. Salâmân, qui lisait la religion de manière littérale, est même devenu le chef.

C’est une allégorie bien entendu de l’Islam vidé de tout contenu culturel, littéralement primitif, qui prime dans les grands centres urbains où il n’y a aucun espace intellectuel ni culturel.

Forcément, dans un tel cadre, les explications non littérales de la religion, pleines de sagesse, horrifient les gens, qui ne sont tournés que vers l’immédiat, restant hostiles à toute profondeur… et la situation devient dangereuse.

Les deux sages décident alors d’affirmer qu’ils se sont trompés, qu’ils sont en fait pour le respect complet des lois traditionnelles comme il faut, que de toute façon il y a une « catégorie d’homme moutonnière et impuissante »… Et ils s’empressent de retourner dans l’île isolée et de pratiquer la méditation pour atteindre Dieu.

L’allégorie du double cheminement religieux / philosophique culmine sur la défaite de la sagesse face à une société arriérée, des êtres humains incapables de s’élever. C’est une véritable expression du dégoût intellectuel des philosophes de la civilisation islamique, qui se tourne vers la science, vers le matérialisme d’Aristote, pour des masses fanatisées autour d’un Islam purement littéral, répétitif, sans aucune profondeur, un code vidé de tout sens.


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