I La situation particulière de l’Amérique du Nord dans son rapport à l’Angleterre

a) L’Amérique du Nord a posé un problème historique à l’Angleterre, qui avait dans un premier temps sous-estimé l’importance de la modernisation nécessaire pour maintenir sa domination coloniale et impériale sur des économies qualitativement plus avancées que, par exemple, celle de l’Inde. L’échec de l’Angleterre a mené à l’indépendance des treize colonies et la formation des États-Unis. 61 ans plus tard, les rébellions patriotes-démocratiques ont presque coûté à l’Angleterre une seconde indépendance, sur le territoire canadien cette fois.

b) L’Angleterre a pu relativement maintenir sa mainmise historique sur le Canada au moyen d’un compromis historique due à la configuration particulière du droit de propriété coupant littéralement le pays en deux. Le Canada n’existe pas de manière unifiée lors du processus de colonisation et les conditions historiques de la partie colonisée par la France étaient arriérées en comparaison à la partie anglaise. C’est un développement inégal qui va façonner le Canada.

II La situation particulière du Canada français

a) La partie française du Canada, colonisée sous l’égide de la Compagnie de la Nouvelle-France (également appelée la Compagnie des Cent-Associés) a connu l’établissement d’un régime de type féodal. Les seigneurs ont immédiatement mis en place leur domination de type parasitaire, asseyant leur position monopolistique – bureaucratique, notamment au moyen des profits du commerce de la fourrure dont le roi de France leur a donné le monopole.

b) Le servage et le système seigneurial sont abolis en 1854, formellement seulement puisque les paysans doivent racheter à haut prix leur liberté, ce que l’écrasante majorité n’est pas en mesure de faire, passant au paiement régulier d’une rente. Cette situation perdura jusqu’en 1935 et c’est le Syndicat National du Rachat des Rentes Seigneuriales qui lui mit fin.

III Le double développement du Canada anglais

a) La partie anglaise du Canada a connu quant à elle une vaste colonisation de peuplement, sur la base d’une paysannerie immigrée qualifiée établissant des fermes. Le capitalisme anglais, déjà puissamment lancé, fit du Haut-Canada sa plaque tournante. Ce qui deviendra l’Ontario forma le levier du développement général du mode de production capitaliste au Canada, formé de la réunion des Haut et Bas Canada avec les autres colonies britanniques d’Amérique du Nord, le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Écosse.

b) Le capitalisme qui s’est développé dans la partie anglophone sous l’égide de l’impérialisme anglais contient une contradiction essentielle : celle entre une paysannerie libre produisant par définition le capitalisme sans entraves et une bourgeoisie formée de manière bureaucratique par son rôle d’entremetteur pour l’impérialisme anglais exportant son capital.

IV La mise en place du Canada sous l’égide du Canada anglais lui-même intégré dans le dispositif de l’impérialisme anglais

a) La prépondérance du Haut Canada s’appuie sur le fait qu’elle forme le bastion anglophone, à l’opposé d’un Bas Canada français, la France ayant perdu toute cette zone à la suite de la guerre de sept ans (1756-1763). Ensuite, il y a le fait qu’elle forme la base de repli des loyalistes britanniques fuyant les États-Unis ayant conquis leur indépendance. Enfin, c’est la base matérielle de la victoire sur la tentative d’invasion américaine de 1812.

b) Le régime canadien se développera dans plusieurs constitutions. L’Acte d’Union de 1840 servira de base de développement à l’idéologie canadienne, puisqu’elle entend « unir » les « deux » Canadas en une Province of Canada, comprenant le partage égal de la représentation parlementaire et une dette inégale des deux Canadas. C’est en 1867 que le Dominion du Canada voit le jour avec l’Acte d’Amérique du Nord Britannique, qui donnera petit à petit le Canada qu’on connaît aujourd’hui avec son partage actuel du pouvoir fédéral-provincial, de nouvelles provinces s’ajoutant au fil du temps. Ce n’est qu’en 1982, par le Rapatriement de la Constitution, que la souveraineté juridique du Canada est totalement reconnue par rapport à l’Angleterre et que la bourgeoisie nationale canadienne-anglaise a pour ainsi dire « acquis » son indépendance politique face à l’Angleterre, accompagnant toutefois une pénétration toujours plus accrue de capitaux en provenance des États-Unis sur son territoire.

V Le rapport contradictoire du Canada français au Canada anglais

a) La bourgeoisie nationale canadienne anglaise ne s’est pas révoltée contre la bourgeoisie compradore liée à l’Angleterre. Il y a eu un double développement, l’aspect principal étant la domination de la bourgeoisie compradore, avec une alliance avec la bourgeoisie nationale placée dans un rôle subordonné.

b) Le Canada ne naît pas sur la base d’un régime démocratique bourgeois, mais sur la base de la domination d’une oligarchie issue des formidables apports capitalistes par en haut de l’impérialisme anglais. Cet aspect est toutefois tempéré par un fort capitalisme par en bas issu de la paysannerie libre anglaise historique. Ce compromis historique n’a pu se réaliser que dans le partage d’un butin, qui a été le Québec.

VI Les contradictions propres au Canada français

a) La classe féodale du Bas Canada, c’est-à-dire du Québec, a été intégrée et non renversée. Il n’y a donc pas eu d’aboutissement démocratique dans les campagnes, seulement un transfert graduel du monopole terrien des féodaux vers les grands propriétaires capitalistes bureaucratiques.

b) Le rôle historique de la classe féodale du Bas Canada étant devenu inutile, le capitalisme impulsé par les anglo-saxons pouvait s’en défaire totalement, la laissant finir de se diluer dans les factions bourgeoises de la province québécoise, principalement celle des promoteurs immobiliers, nouvelle couche monopoliste.

VII L’origine des contradictions propres au Canada français

a) Le capitalisme du Canada anglais ne s’est pas systématisé, car lui-même a été impulsé par en haut dans une large partie, avec donc des aspects monopolistes. Si tel n’avait pas été le cas, si le capitalisme s’était réellement développé librement au Canada, alors le Québec arriéré dans ses forces productives, emprisonné dans ses formes féodales, aurait été intégré de manière complète, perdant toutes ses caractéristiques.

b) Le maintien d’une base féodale au Canada français trouve son origine dans le caractère en partie monopoliste du capitalisme du Canada anglais. La conséquence en est l’incapacité à parvenir à une forme républicaine et au maintien des couches dominantes au moyen de quatre encadrements provinciaux spécifiques, permettant une alliance de l’élite anglophone directement liée au capitalisme anglais, ainsi qu’aux capitalistes locaux, et l’élite francophone formant une aristocratie impulsant un capitalisme par en haut.

VIII Le Québec comme nation en formation

a) Le maintien du Québec malgré le développement du capitalisme canadien (anglais) ne fait pas que témoigner des faiblesses de celui-ci. Il aboutit inéluctablement, par de par la pénétration capitaliste dans les campagnes féodales du Québec, à l’émergence du sentiment national. À la langue et au territoire s’est associé l’établissement d’un marché avec une vie économique particulière, s’ajoutant à la formation psychique fondé sur l’origine française et la religion catholique.

b) De par la pénétration capitaliste d’origine extérieure, l’affirmation nationale du Québec ne pouvait être que déformé par le prisme de la religion et de la paysannerie, produisant un romantisme idéaliste. Les couches féodales ont pu profiter de cela pour user de démagogie afin de maintenir leurs propres positions tout en accompagnant la pénétration capitaliste.

IX Les positionnements face au Québec comme nation en formation

a) Le Canada anglais tenta de régler la question du Canada français par en haut, au moyen de mesures comme l’interdiction aux Français d’acheter des terres à l’Ouest du pays, la venue d’immigrants pour une recolonisation anglophone du Québec, l’intégration de « nègres de maison » francophones, une provincialisation extrêmement marquée, etc.

b) De par la situation historiquement coincée du Canada français, une lecture non communiste ne pouvait aboutir qu’à une volonté romantique d’aller en arrière ou bien inversement un désir libéral cosmopolite-apatride de pratiquer la fuite en avant dans l’idéologie canadienne, voire américaine.

X La crise moderniste du Canada du début de la seconde moitié du XXe siècle

a) L’élévation des forces productives a fracassé la chape de plomb féodal. La société québécoise se scinde durant la période d’administration de premier ministre Maurice Duplessis (1944-1959), la « grande noirceur ». La fraction libérale-démocratique l’emporte et mène au Québec la « révolution tranquille » (1960-1966). L’émergence d’un sentiment national, romantique mais ayant abandonné ses oripeaux féodaux, en est la conséquence, provoquant une importante agitation dans les années 1960-1970, portée par la petite-bourgeoisie principalement.

b) La remise en cause complète des rapports de force entre les États-Unis et l’Angleterre à partir de 1918 amena parallèlement une généralisation de l’emprise de l’impérialisme américain sur le Canada. La fraction pro-américaine de l’oligarchie canadienne l’emporta toujours plus sur celle liée à l’Angleterre, alors que l’essor de la bourgeoisie nationale canadienne s’est affaiblie sous la pression. Cette affaiblissement n’est toutefois que relatif, la bourgeoisie nationale (principalement canadienne-anglaise), qui s’est affirmée tout au long du 20e siècle grâce à la place laissée par l’impérialisme britannique, vient jouer un rôle d’avant plan, affirmant sa tendance monopoliste et même impérialiste par ses sphères reliées aux hydrocarbures et au secteur minier.

XI Le Québec face au défi historique

a) Le Canada français est peut être l’exemple le plus développé au monde d’un capitalisme de type bureaucratique, d’où une existence matérielle exceptionnellement très forte de la petite bourgeoisie et de l’aristocratie ouvrière. De par le haut niveau de développement des forces productives, le Québec fait face à la fois à des difficultés typiques des pays capitalistes avancés (24h/24 du capitalisme, petite bourgeoisie très puissante sur le plan culturel, aristocratie ouvrière liée aux syndicats etc.), mais également à une situation à la fois provincialiste et secondaire dans le dispositif canadien.

b) Le souci historique du Québec est qu’il a toujours été à la traîne par rapport aux modifications au Canada, de par sa situation historiquement arriérée. Ce caractère arriéré n’existe toutefois plus qu’à l’arrière-plan dans le cadre du capitalisme avancé. Le Québec apparaît comme le maillon faible non seulement du dispositif canadien, mais même pratiquement des États-Unis.

XII Les tâches national-démocratiques au Québec : une portée historique

a) La seule base pouvant permettre l’égalité des peuples en Amérique du Nord est le socialisme, qui lui-même doit venir de l’effort démocratique-populaire. De par sa mise de côté dans le dispositif canadien, lui-même une annexe de l’impérialisme américain, le Québec représente le détonateur pour une Union républicaine et populaire canadienne et même américaine.

b) Dans le cadre spécifique du Québec, la contradiction historique se pose par l’affirmation nationale-démocratique, avant de se généraliser au reste du Canada (voire de l’Amérique du Nord et de ses autres cadres spécifiques). Ainsi la première tâche des démocrates et des révolutionnaires québécois est d’arborer et de transmettre l’héritage nationale-démocratique, de le faire vivre, d’en étudier et d’en défendre ses acteurs historiques, sociaux comme culturels, ainsi que de débuter une étude matérialiste-historique de la situation nord-américaine, afin de mettre en branle le mouvement populaire démocratique ébranlant le dispositif impérialiste nord-américain. Cela conduit à une Union sur une base démocratique ou, sinon, à l’indépendance.


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