soldate-sovietique-3.jpg

Présentation du Centre Marxiste-Léniniste-Maoïste [Belgique]

La Belgique est en train de changer, l’important est de le comprendre. Aujourd’hui, le fascisme, loin de se cantonner à un rôle de second plan − voire la lutte contre les communistes et les « gauchistes » assumée par Jeune Europe, le Front de la Jeunesse, etc. durant les années 60-90 − se pose désormais comme alternative crédible, comme mouvement de masse, avec un discours de défense des intérêts populaires et de critique antimondialiste, anticapitaliste et anti-impérialiste. Mais il ne s’agit jamais, bien entendu, d’un anticapitaliste au sens propre, mais bien d’un anticapitalisme idéaliste, romantique.

En cette période de crise générale du capitalisme, la tendance la plus agressive de la bourgeoisie, celle des monopoles, pousse de plus en plus vers le fascisme. Les trotskystes et le PTB ne peuvent pas comprendre cela. Alors que des enfants juifs et leur professeur étaient froidement massacrés par l’islamiste antisémite Mohamed Merah devant l’école Ozar Hatorah de Toulouse, alors qu’en Belgique, l’antisémitisme, l’arabophobie et homophobie pénètrent de plus en plus la société, sur les réseaux ’sociaux’, un militant PTB affirmait : « La société n’a jamais été moins fasciste qu’aujourd’hui ».

L’enjeu est désormais l’implication des fascistes dans la réorganisation de la domination capitaliste. Les liens étroits avec les services secrets allemands, qui ont permis aux nazis « tueurs de Turcs » en Allemagne de commettre des meurtres impunément des années durant, en fourni un exemple. On assiste à la (ré)émergence d’un « état souterrain » où se mêle fascistes, capitalistes et pontes des services secrets.

C’est dans ce contexte de pourrissement général que nous avons décidé de publier la brochure intitulée « Antifascisme ». Les auteurs, l’Action antifasciste (France) soulignent d’emblée que « Rien ne pose un défi plus grand à la culture que le fascisme ». On peut regretter que, dans cette publication, toutes les analyses soient présentées telles quelles, sur le même plan.

Le Centre MLM[B] met en avant les analyses de Dimitrov, de Zetkine, de Gossweiler, de Sternhell contre celles de Trosky et de Guérin, mais en même temps, afin de nous permettre d’avancer avec le matérialisme dialectique, dans la perspective d’un affrontement sur le long terme avec le capitalisme (alors qu’au sein de l’extrême-gauche en Belgique règne la plus grande confusion idéologique sur la question du fascisme), cette publication permet à tout le moins de saisir les différentes perceptions et analyses du fascisme « historique », et donc de s’armer théoriquement pour comprendre et combattre le fascisme aujourd’hui.


Présentation des auteurs

Rien ne pose un défi plus grand à la culture que le fascisme. Le fascisme est l’expression la plus ultime de la barbarie moderne, mais il ne se présente jamais comme destructeur : il se veut enthousiaste, rebelle, anti conformiste, il se met en avant comme une « révolte contre le monde moderne ». Mussolini lui-même disait que « Le fascisme c’est l’horreur de la vie commode ».

Pour avoir un œil réaliste sur le monde, il faut donc comprendre le fascisme, ce qu’il représente comme tendance. Et cet œil réaliste est difficile à avoir, comme le montre cette première série de présentations de thèses sur le fascisme. A chaque fois, on aura donc une présentation de l’auteur et une synthèse de ses analyses de ce qu’est le fascisme. Les auteurs ont été classés de telle manière à ce que l’on comprenne au mieux les positions des uns et des autres.

Naturellement, il est plus aisé de comprendre ce qu’ont été les fascismes italien et allemands plus de cinquante ans après leurs défaites. Néanmoins, la bataille pour la compréhension du fascisme n’a en fait jamais cessé : rien n’est plus éloigné que la vision du fascisme de Dimitrov que celle de quelqu’un comme Nolte, tout comme sont fondamentalement différentes les thèses de Gossweiler et de Guérin.

Le fascisme d’hier ne se comprend pas sans une compréhension correcte du monde d’aujourd’hui : tel est le problème central, et de fait, également la solution.

George Mosse

Présentation

GL Mosse (1918-1999) est un historien américain d’origine allemande. Universitaire, il a mené ses travaux sur les origines idéologiques du national-socialisme et sur l’antisémitisme.

La nature de la culture « völkisch »

La culture a joué un énorme rôle dans le triomphe du fascisme, cela se voit particulièrement si l’on compare les pays où il a triomphé avec les pays où il a, à l’opposé, été écrasé. Mosse a particulièrement étudié la culture « völkisch », le terme « volk » signifiant « peuple » en langue allemande et le suffixe « isch » marquant l’adjectif.

« Völkisch » ne signifie donc pas populaire, mais en quelque sorte relevant du peuple, issu du peuple ; en pratique il s’agit d’un mélange de folklore, de mysticisme et d’idéologie. Le folklore a su garder une place majeure dans les sociétés germanophones et l’idéologie « völkisch » tente d’intégrer celle-ci dans une véritable vision du monde mêlant le corps et « l’esprit. »

Selon les théoriciens volkisch la nature de l’âme d’un peuple est déterminée par son paysage d’origine, qui a façonné son ethnie. Les Juifs sont ainsi vus comme venant du désert et par conséquent superficiel, « secs », sans « profondeur » ni « créativité », alors que les Allemands seraient naturellement liés aux forêts sombres et brumeuses, donnant un esprit profond, « mystérieux. » Pour certains théoriciens nazis, on retrouve l’image du jour sacré et du soleil chez tous les « Aryens » car ils viennent du grand Nord où le jour se fait attendre quasiment toute l’année en raison de la nuit polaire. Pareillement, selon le philosophe Heidegger, les Allemands ont pris le relais des Grecs et sont le peuple « métaphysique » par excellence : il faut (soit disant) être et penser en allemand pour « être » vraiment.

Mosse a bien vu que cette culture « völkisch », en Allemagne et en Autriche (et ce par ailleurs jusqu’à aujourd’hui) a un caractère de masse ; elle forme un courant idéologique clairement présent parallèlement à la culture folklorique. On retrouve par ailleurs le même genre de conceptions chez Rudolf Steiner, un des grands « penseurs » mystique de cette période et créateur de l’anthroposophie, ou encore chez les « théosophes. »

En Allemagne, le mouvement autonome (antifasciste) a longtemps travaillé cette problématique du « milieu (ou centre) de la société », ces valeurs diffuses « socialement acceptables » et contrôlées par les fascistes. Dans cette perspective similaire de travail sur la culture, Mosse repère toute la littérature allemande du 19ème siècle particulièrement marquée par un antisémitisme forcené. « L’évolution de ce sentiment, ainsi que le changement dans la façon de percevoir la nature du Juif, apparaissaient avec éclat dans la littérature populaire. L’expression la plus célèbre de ce stéréotype apparaît dans Débit et Crédit de Freytag (1855). Veitel Itzig incarnait toutes les qualités associées au Juif par la pensée völkisch. Celui-ci était laid, avare et dépourvu de toute humanité. Être déraciné, il gravissait impitoyablement les échelons de la réussite par des procédés déloyaux. Face à Itzig se trouvait l’apprenti allemand qui conservait sa droiture en se frayant son chemin dans le monde et dont l’enracinement était démontré par son honnêteté et son sens des responsabilités. » (Les racines intellectuelles du Troisième Reich).

Mosse a bien compris que le message antisémite des nazis avait eu un terreau fertile profitant de dizaines d’années de propagande, voire même des siècles avec l’antisémitisme religieux du christianisme. Le « meurtre rituel » est un thème revenant souvent dans la propagande antisémite en Allemagne et en Autriche ; l’antisémitisme a de fait toujours été présent et la culture « völkisch » ne fait que généraliser culturellement un préjugé déjà là. « La déshumanisation du Juif est peut-être l’un des développements les plus importants dans l’évolution de l’idéologie völkisch (…). On se demandait si, le Juif étant dépourvu d’une âme véritable, il pouvait être considéré comme un être humain (…).

C’est ainsi que, dans toute une série de romans populaires, les personnages juifs étaient dépourvus de toute qualité humaine et subissaient un sort misérable, victimes de leurs pulsions égocentriques pour le pouvoir. La personnification du mal dans le Juif à travers ses caractéristiques profondes fut renforcée par l’accent mis sur son apparence extérieure.

La race, après tout, était un critère absolu. Les propriétés physiques du Juif furent donc opposées à l’idéal de beauté germanique ; une silhouette tordue, corpulente, avide et sensuelle, reposant sur des jambes courtes, et, bien sûr, le « nez juif », étaient comparés à la silhouette esthétiquement proportionnée de l’homme nordique.

Certes, de tels stéréotypes existaient depuis les XVI et XVIIème siècles, mais à l’époque ils n’étaient pas aussi déterminants. Au cours des siècles précèdent, le Juif était encore représenté comme un personnage comique, quoique grotesque. Dans l’image que mettait en avant la pensée völkisch, il menaçait de maintenir les Allemands en servitude » (Les racines intellectuelles du Troisième Reich).

La bataille pour la culture de masse

Mosse considère que cette base « völkisch », issue du romantisme antirationnel du 19ème siècle, a été à la base du nazisme, qui consiste donc en une révolte contre la modernité. Il remarque en effet que l’Allemagne s’unifie contre Napoléon, et donc d’une certaine manière contre le rationalisme, et que de nombreux auteurs célèbrent une liaison mystique avec la nature que posséderaient ceux qui sont rattachés à la terre « pure. » Le concept de nation, en Allemagne, est alors lié culturellement au sang, à l’ethnie, dont le sol est le territoire « naturel » et parfaitement « adapté », le tout formant une symbiose « cosmique. » Le christianisme est souvent réinterprété et assimilé à des vieux contes et légendes germaniques, voire réinterprété et prétexte à l’occultisme. Tout cela est prétexte à des mouvements culturels, qui influencent ou deviennent des mouvements de masse. Généralisation des clubs de gymnastique (fondés par le « völkisch » Friedrich Ludwig Jahn), développement des jeunesses pratiquant la marche à pied dans les forêts (les Wandervögel), création de cercles occultistes, associations estudiantines pangermanistes (dont la statue « völkisch » est toujours à l’entrée de la faculté de Vienne) : toutes ces structures jouent un rôle essentiel dans la promotion de la culture fasciste en tant que culture de masse.

Et cette culture de masse est systématique, elle est présente dans tous les domaines intellectuels sous la forme d’un néo-romantisme se fondant sur le « style » imposé par Nietzsche : « Ce qui semblait manquer, selon ces hommes adeptes de la pensée völkisch, néo-romantiques et admirateurs de Stefan George, c’était un mythos exprimant les aspirations du peuple allemand (…). Pour eux l’âme allemande semblait morte et incapable d’entrer en communication avec le cosmos ; elle paraissait dépourvue d’un caractère spirituel reflétant ses valeurs, ses aspirations et ses capacités (…). » (Les racines intellectuelles du Troisième Reich).

La culture « völkisch » apparaît donc capable de changer non seulement la vie quotidienne, mais d’expliquer l’ensemble du monde et l’ensemble des faits qui s’y déroule.

Mosse souligne d’ailleurs bien – et il est peut-être le seul historien universitaire à le faire – qu’à côté des nazis, le parti fasciste légaliste qu’a été le DNVP (Parti national populaire allemand) s’est également appuyé / fondé sur cette culture, et que son rôle a été énorme à côté du parti nazi (le DVNP a été un parti de masse et l’équivalent légaliste du parti nazi, et issu des milieux initialement conservateur – putschiste il a compris l’utilité de la culture « völkisch » pour avoir un impact populaire) Il est également le seul à parler de manière approfondie des thèses racistes et antisémites des frères Strasser, représentant l’aile pseudo anticapitaliste du parti nazi et le « front noir », qui eux aussi diffusaient et s’appuyaient sur le délire « völkisch » et la culture allant avec. Pour le DVNP, pour les nazis, pour les frères Strasser, la révolution avait le même fond : elle était une révolution « antijuive » ; « c’est ainsi que s’explique le succès remporté par Hitler : sa capacité à transformer les aspirations et revendications révolutionnaires d’une grande partie de la population en une révolution antijuive. Ce ne fut pas le gros capitaliste ou le commissionnaire, mais le Juif qui devint l’incarnation de l’ennemi. Dans l’astucieuse distinction qu’il établit entre capitalisme juif et capitalisme allemand, Hitler épargnait à la structure capitaliste de l’Allemagne une ruine assurée et, en fait, la préservait. » (Les racines intellectuelles du Troisième Reich).

Charles Patterson

Présentation

Charles Patterson est un universitaire américain, qui a travaillé sur les droits civiques aux USA ainsi que sur la destruction de la population juive d’Europe par les nazis…

L’organisation du travail et le nazisme

Patterson n’est pas un spécialiste du fascisme, et tout comme Mosse il ne s’intéresse qu’à un aspect précis du fascisme allemand : le nazisme et le génocide. C’est à cette occasion qu’il a entrevu ce qui est selon lui un lien essentiel entre le meurtre de masse des êtres humains et le meurtre de masse des animaux. Le nazisme n’aurait pas pu exister sous cette forme destructrice si les abattoirs n’avaient pas eux-mêmes généralisé le meurtre de masse « anonyme » avec les abattoirs industriels. Et ces abattoirs eux-mêmes sont le fruit de la colonisation de l’Amérique, de la gestion des animaux pour les colons arrivant toujours plus massivement. Dans son étude, Patterson explique ainsi que c’est l’organisation du travail dans les abattoirs qui a inspiré Henry Ford, et que ce n’est pas un hasard si Henry Ford était un antisémite forcené, qui plus est en lien avec l’Allemagne nazie. Hitler avait un portrait de Ford dans son bureau et le considérait comme un grand chef ; Ford lui-même publiait des pamphlets antisémites à grande échelle et avait aidé à financer les nazis en Allemagne. Il eut pour toutes ces raisons le « privilège » de recevoir en 1938 la grande croix de l’Ordre suprême de l’Aigle allemand, soit la plus grande décoration nazie pour un étranger.

Patterson ne voit aucun hasard et accorde une grande importance à l’influence des USA sur l’Allemagne (Patterson n’en parle d’ailleurs pas mais il est à noter qu’une partie importante du mouvement nazi était pro-américaine et a dominé dans le mouvement nazi de 1933 jusqu’en 1935-1936). Patterson affirme ainsi qu’« Au cours du vingtième siècle, deux des nations industrialisées du monde, les États- Unis et l’Allemagne, ont tué des millions d’êtres humains et des milliards d’autres êtres. Chacune a donné sa propre contribution au carnage du siècle : l’Amérique à donné les abattoirs au monde moderne ; l’Allemagne nazie lui a donné les chambres à gaz. Bien que ces deux opérations fatales aient des victimes et des buts différents, elles ont plusieurs traits en commun. »

Patterson généralise alors son propos : à partir du moment où l’eugénisme et la sélection naturelle est généralisée au niveau industriel pour les animaux, à partir du moment où les animaux sont considérés comme des objets pour l’espèce humaine, alors il était inévitable que certains groupements d’êtres humains déshumaniseraient certains autres groupes et les mettrait sur le même plan que les animaux. Il rappelle que Georges Cuvier (1769-1832) décrivait les Africains comme « la race humaine la plus dégradée qui soit et dont les formes se rapprochent de celles des bêtes », des multiples insultes dégradantes et racistes qui visent à « rabaisser » la personne insultée jusqu’à nier son statut d’être humain. Les nazis pratiquaient ainsi une hiérarchie « raciale » en considérant que les races non « aryennes » étaient proches des animaux.

Un éternel Treblinka

La thèse de Patterson se fonde en fait sur deux piliers. Le premier est ouvertement revendiqué par lui : Patterson se revendique de tout le courant philosophique ayant traversé une partie de la communauté juive et en appelant à la compassion. Le titre de son œuvre principale, Un éternel Treblinka, est extrait d’une citation du principal écrivain yiddish de l’après guerre, Isaac Bashevis Singer : « En pensée, Herman prononça l’oraison funèbre de la souris qui avait partagé une partie de sa vie avec lui et qui, à cause de lui, avait quitté ce monde. « Que savent-ils, tous ces érudits, tous ces philosophes, tous les dirigeants de la planète, que savent-ils de quelqu’un comme toi ? Ils se sont persuadés que l’homme, l’espèce la plus pécheresse entre toutes, est au sommet de la création. Toutes les autres créatures furent créées uniquement pour lui procurer de la nourriture, des peaux, pour être martyrisées, exterminées. Pour ces créatures, tous les humains sont des nazis ; pour les animaux, la vie est un éternel Treblinka » (Isaac Bashevis Singer, tiré de la nouvelle The Letter Writer).

Le second pilier n’est pas clairement explicite. Patterson puise en effet chez Adorno l’idée que le fascisme est issu de la victoire de la « personnalité autoritaire », victoire issue de la mise en place de la société industrielle, de la société de consommation. Le fascisme est en quelque sorte la systématisation de la pensée antidémocratique, le triomphe de la figure autoritaire, de la soumission, de la hiérarchie.

Cynisme, rapport de forces, croyance en les stéréotypes, pulsions destructrices… en sont les conséquences. Patterson cite Adorno justement pour développer son propos en se fondant précisément là-dessus : « Auschwitz commence quand quelqu’un regarde un abattoir et pense : ce ne sont que des animaux. » C’est-à-dire que finalement tout son travail ne s’intéresse qu’à la psychologie de l’assassin, pas à ses motivations ni à ce qui est à l’origine du fascisme comme mouvement.

Clara Zetkine

Présentation

L’Allemande Clara Zetkine (1857-1933) a été une figure historique du mouvement communiste. Féministe, elle est à l’origine de la journée internationale de la femme le 8 mars, qu’elle propose en 1910 à la seconde conférence internationale des femmes socialistes à Copenhague au Danemark. Par la suite, elle fut une des membres historiques des spartakistes qui furent fondés sous la direction de Rosa Luxembourg et de Karl Liebknecht. Elle fut ensuite une dirigeante du Parti Communiste d’Allemagne et de l’Internationale Communiste, ainsi que du Secours Rouge International et à l’origine de la première analyse historique du fascisme au sein des rangs communistes.

Une première analyse du fascisme

Si Zetkine est la première à analyser le fascisme, c’est parce que ce dernier est un mouvement nouveau. Mussolini prend le pouvoir en Italie en 1922 ; quelques années auparavant on trouve la dictature de Horthy en Hongrie, instaurée en 1920, ou encore la terrible répression des « rouges » par les « blancs » en Finlande en 1918. La révolution de 1917 en Russie a été suivie d’une vague révolutionnaire, qui a amené une vague contre-révolutionnaire. Il a donc été logique de mettre a priori tous les mouvements de répression anticommuniste sur le même plan, et de considérer que les dictatures se valent toutes.

Zetkine fût la première à expliquer que cette analyse est fondamentalement erronée. Elle oppose la terreur blanche comme conséquence de l’existence d’un fort mouvement révolutionnaire, et le fascisme qui apparaît comme un châtiment parce qu’il n’y a pas de mouvement révolutionnaire. La terreur blanche « classique » est le produit de la tentative de faire de la révolution, le fascisme est le produit de l’absence de cette tentative.

Il est vrai que la terrible répression anticommuniste de 1918 en Finlande n’a pas abouti à une dictature « classique », pas plus qu’en Turquie avec Mustafa Kémal : ce qui en est ressorti est un régime paternaliste ultra-conservateur et anti-communiste, mettant en avant un semblant de démocratie.

Le fascisme italien ne se veut, lui, pas une démocratie, et surtout il prétend être un régime révolutionnaire. Zetkine a reconnu ces caractéristiques particulières du fascisme. Dans La lutte contre le fascisme, qui date de juin 1923, elle explique que « La terreur instaurée par Horthy [en Hongrie] fut une vengeance. L’exécuteur de cette vengeance est la petite caste féodale des officiers.

Il en va autrement du fascisme. Il n’est nullement la vengeance de la bourgeoisie après un soulèvement du prolétariat. Historiquement et objectivement, le fascisme est bien plus un châtiment infligé parce que le prolétariat n’a pas continué la révolution commencée en Russie. Et le fascisme ne repose pas sur une petite caste, mais sur de larges couches sociales, qui englobent même une partie du prolétariat. »

Zetkine affirme alors que la question n’est pas que militaire, mais également politique et idéologique : le fascisme n’est pas une armée blanche classique qu’il suffirait de combattre et de vaincre ; il est nécessaire de mener une politique antifasciste.

La nature du fascisme

Zetkine critique ardemment les socialistes, qui ont émis toutes sortes de théories pour expliquer que la révolution n’était pas nécessaire pour que les masses s’émancipent. La conséquence en a été que les masses ont été désarmées alors que le capitalisme s’écroulait sous ses contradictions. Zetkine est en effet une dirigeante de l’Internationale Communiste, et les thèses de celle-ci se fondent sur la conception selon laquelle l’Etat bourgeois se décompose parce que le système capitaliste est dépassé.

Le fascisme est le produit de cette décomposition générale du capitalisme, de la bourgeoisie, de l’Etat. La première guerre mondiale a aggravé cette décomposition et appauvri de très nombreuses couches sociales, comme par exemple les couches intellectuelles ou les paysans, sans parler des « classes moyennes », la petite-bourgeoisie. Le fascisme est alors une fuite en avant, une tentative de sauver les meubles en renforçant la richesse « nationale ».

Zetkine considère que le soutien d’une partie des couches sociales appauvries au fascisme puise sa source dans la politique social-démocrate. Les socialistes ayant déçu ces couches sociales avec leurs fausses promesses, ces couches sociales deviennent réceptives à la démagogie fasciste. Puisque la perspective de la lutte de classes ne renferme apparemment rien de productif, l’idée qui se développe est qu’il faut dépasser les clivages de classe, que la nation doit être « au-dessus » des divergences et des antagonismes sociaux. Il y aurait alors quelque chose de « neuf » qui apparaîtrait. Zetkine analyse longuement le fascisme italien et le processus marquant la naissance des syndicats fascistes, d’une société totalement compartimentée, organisée en corporations chapeautées par l’Etat.

Les contradictions propres au fascisme

De par sa nature même, foncièrement démagogique, le fascisme est un régime instable. La petite-bourgeoise qui a cédé aux sirènes du fascisme parce qu’elle a été déçue par la social-démocratie s’aperçoit nécessairement assez vite que le régime ne fait que l’utiliser et ne défend pas ses intérêts. Une partie même des masses populaires a été séduite par la démagogie nationaliste, et elle comprend pareillement qu’elle a été utilisée. Cela signifie que le fascisme doit faire vite pour restructurer le capitalisme et relancer la machine économique.

Zetkine se penche sur ses contradictions et affirme que les antifascistes doivent taper là où cela fait mal, précisément sur ces promesses non tenues, afin de démasquer le fascisme. De plus, le fascisme ne peut pas gérer longtemps ses propres contradictions internes : entre l’administration pré-fasciste et la nouvelle administration, au sein des couches dirigeantes, des différentes couches bourgeoisies l’ayant soutenu, au sein de l’armée, etc.

Ainsi, pour Zetkine, « le fascisme est actuellement l’expression la plus forte, la plus concentrée, l’expression classique de l’offensive générale de la bourgeoisie mondiale » et il faut répondre à sa violence par la violence.

Léon Trotsky

Présentation

Léon Trotsky (1879-1940) est un intellectuel et un révolutionnaire russe, qui en 1917 rejoint les bolcheviks. Refusant toutefois la politique de « socialisme dans un seul pays », il est exclu et exilé. Il forme alors la « quatrième Internationale », mettant en avant une autre interprétation du léninisme que celle existante en Union soviétique.

Bonapartisme et Thermidor

Si Zetkine est restée fidèle à l’Internationale Communiste, Léon Trotsky a rompu avec elle en raison de ses considérations sur ce que devait (ou pouvait) être le socialisme en Union Soviétique. Sa rupture ouverte et revendiquée date de la fin des années 1920, et ses considérations sur le fascisme, datant des années suivantes, reprennent les premières analyses du fascisme en y apportant des explications plus approfondies.

Trotsky conserve l’idée que le fascisme n’est qu’un phénomène temporaire, que le régime ne peut pas se maintenir. Il a d’ailleurs exactement le même point de vue concernant ce qu’il appelle la « bureaucratie » en Union Soviétique. Pour Trotsky, le fascisme et le stalinisme sont en quelque sorte des accidents de l’histoire. La situation n’étant pas assez « mûre », une caste s’approprie le pouvoir.

Trotsky qualifie ce phénomène de bonapartisme en ce qui concerne le fascisme et de Thermidor en ce qui concerne l’Union Soviétique. Le bonapartisme est un phénomène analysé par Karl Marx en France dans l’ouvrage Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte ; Trotsky reprend cette analyse et la généralise, tout comme il reprend le terme de Thermidor à l’histoire de la révolution française.

Le fascisme comme domination d’aventuriers

Dans Qu’est-ce que le national-socialisme ?, publié en juin 1933, Trotsky présente ce qui selon lui forme la base sociale du mouvement nazi : « Le drapeau du national-socialisme fut brandi par des hommes issus des cadres moyens et subalternes de l’ancienne armée. Couverts de décorations, les officiers et les sous-officiers ne pouvaient admettre que leur héroïsme et leurs souffrances aient été perdus pour la patrie, et surtout qu’ils ne leur donnent aucun droit particulier à la reconnaissance du pays. »

Ayant vécu la guerre et étant capable de s’organiser et de prendre des responsabilités, ces soldats perdus étaient motivés pour s’approprier la société car ils se considéraient comme des « chefs » ; pour Trotsky, Hitler représente « la soif de vengeance du soldat humilié » et le nazisme se fonde sur le fait que « la petite bourgeoisie, impuissante face au grand capital, espère désormais reconquérir sa dignité sociale en écrasant les ouvriers. »

Le nazisme est alors un mouvement qui tente de stopper la roue de l’histoire, qui tente de faire en sorte que rien ne change, ce qui fait dire à Trotsky que « le national-socialisme rejette le marxisme mais aussi le darwinisme. » L’idéologie raciste sert de moyen pour nier l’histoire : ce qui compte ce n’est plus l’économie, mais la « race. » Ainsi, « le fascisme a amené à la politique les bas-fonds de la société (…), la civilisation capitaliste vomit une barbarie non digérée. »

Dans l’analyse trotskyste, la bourgeoisie n’est pas du tout contente d’avoir affaire à ces aventuriers : « Ce n’est pas d’un cœur léger que la clique dirigeante pactisa avec ces fascistes qui sentent mauvais. Derrière les parvenus déchaînés, il y a beaucoup, beaucoup trop de poings : c’est là le côté dangereux des chemises brunes ; mais c’est là aussi leur principal avantage, ou, plus exactement, leur unique avantage. » (Devant la décision, février 1933). De la même manière, pour Trotsky, le fascisme ne profite pas d’un large soutien des masses, il n’est qu’un coup du sort, un coup de main à la bourgeoisie, mais pas un saut qualitatif nécessitant une stratégie reposant sur l’antifascisme.

Le front unique

Après avoir expliqué que les aventuriers prennent le pouvoir en s’appuyant sur la petite bourgeoisie, Trotsky pose la question de savoir qui le fascisme sert. Car selon lui, si l’Etat possède une autonomie relative par rapport à l’économie, il ne peut pas la modifier pour autant. Les classes moyennes étant incapables de gérer la société, les aventuriers se vendent en quelque sorte aux grands capitalistes, qui profitent du mouvement de masse fasciste pour réorganiser l’économie en leur faveur et aller vers la guerre.

Ainsi, pour Trotsky, le fascisme ne représente pas une étape totalement nouvelle de l’impérialisme. La lutte contre les fascistes est nécessaire à la révolution, mais il n’y a pas besoin d’« antifascisme » car le fascisme n’est qu’une aide (particulière) au capitalisme, une forme momentanée du pouvoir politique capitaliste.

Durant la seconde guerre mondiale, les trotskystes se sont ainsi opposés à la résistance, considérant que les soldats allemands étaient des ouvriers en uniformes et qu’il fallait les enjoindre à rejoindre le camp de la révolution. C’est le principe de la « révolution permanente », qui s’oppose à la « révolution par étapes. »

Trotsky, dans les années 1930, était le principal critique des positions du Parti Communiste d’Allemagne en ce qui concernait la fondation d’une « action antifasciste » comme front de masse au-dessus des structures communistes et socialistes (notamment dans « La seule voie », 1932), tout comme il a critiqué la stratégie de Front populaire dans l’Etat espagnol et en France. Ce qui est nécessaire selon lui, c’est le « front unique ouvrier », c’est-à-dire l’organisation d’actions bien délimitées, ponctuelles entre structures politiques (par en haut donc). La tactique se fonde sur le principe de « frapper ensemble, marcher séparément » : les masses, voyant qui est réellement révolutionnaire, rejoignent par la suite les trotskystes.

Daniel Guérin

Présentation

Initialement proche de Marceau Pivert au sein de la SFIO puis activiste du Parti Socialiste Ouvrier et Paysan, une organisation à gauche des socialistes et proche de Léon Trotsky, Daniel Guérin finit par rejoindre la « quatrième Internationale » trotskyste, avant de prôner ensuite une synthèse du marxisme et de l’anarchisme.

Les plébéiens au pouvoir

Publié en 1936, Fascisme et grand capital n’a eu aucun écho à sa publication. Ce n’est qu’à partir des années 1970-1980 que cette œuvre sera mise en avant par les courants politiques trotskyste et anarchiste.

Fascisme et grand capital s’oppose en effet à l’antifascisme tel qu’il a été conçu par les communistes. Daniel Guérin reprend la conception développée par Léon Trotsky du fascisme comme bonapartisme et la développe longuement. Les fascistes sont selon lui des « plébéiens » (du terme de l’antiquité romaine pour nommer les membres de la « plèbe », de la « populace » par opposition aux aristocrates), qui ont un discours anticapitaliste de façade qui amène les masses à les soutenir, ce qui plaît au grand capital qui empêche ainsi la révolution d’arriver.

Mais, comme dans la théorie trotskyste et à l’opposé de la vision de Dimitrov pour qui les fascistes sont très précisément les représentants de la bourgeoisie impérialiste, Guérin considère que ces « plébéiens » disposent d’une très large autonomie et qu’ils accèdent au pouvoir simplement parce que cela arrange l’industrie lourde. Ils ne sont acceptés par le grand capital que comme un moindre mal ; ils sont « utilisés » malgré eux.

Pour Guérin, le fascisme est une « réaction de défense », une tentative du capitalisme de se sauver lui-même de sa propre désintégration. Il ne voit donc pas la guerre comme le produit nécessaire et totalement lié au fascisme, mais comme lié au capitalisme en général. La guerre ne vient pas du fascisme, mais du capitalisme ; le capitalisme donne naissance à différents phénomènes, comme le fascisme, ou la guerre. Le fascisme n’est qu’une forme particulière d’Etat, un Etat totalitaire, où la bourgeoisie conserve son « autonomie », même si les plébéiens ont le pouvoir.

Daniel Guérin ne prône ainsi pas l’antifascisme ; pendant la seconde guerre mondiale il a défendu le point de vue trotskyste, tout comme en 1936 il avait critiqué le front populaire pour ne pas avoir fait la révolution (« Tout est possible »).

Pour Guérin, seul le socialisme s’oppose au fascisme, il ne saurait être question d’étapes, car l’ennemi c’est au fond le capitalisme et pas le fascisme, fascisme qu’il perçoit de fait comme un mouvement extérieur à la haute bourgeoisie.

Contradictions du fascisme

Pour Guérin, il y a une bataille permanente au sein de l’Etat entre les plébéiens et le grand capital, par exemple pour le contrôle de l’armée, mais dans tous les cas le grand capital conserve l’hégémonie. Guérin donne comme exemple le putsch anti-Hitler raté de juillet 1944 ou le rôle du roi italien dans la tentative de renverser Mussolini en juillet 1943 : la bourgeoisie aurait alors tenté de se débarrasser des plébéiens.

Il existe une différence entre fascisme et grand capital : « Cet ultime épisode prouve que, grâce à l’instrument redoutable de répression qu’il s’est forgé, le fascisme peut se maintenir un moment, même lorsqu’il est abandonné par le grand capital. Le plomb destiné aux travailleurs peut servir aussi à trouer la peau de quelques bourgeois. Mais pas longtemps. Aucun régime politique ne peut gouverner contre la classe qui détient le pouvoir économique. N’en déplaise à quelques naïfs, les vieilles lois qui, de tout temps, ont régi les rapports entre les classes ne se trouvent pas, pour une fois, en défaut. Le fascisme ne les a pas, d’un coup de baguette magique, suspendues. Entre fascisme et grand capital le lien est si intime que le jour où le grand capital lui retire son appui est, pour le fascisme, le commencement de la fin. »

Guérin considère même que le fascisme vit indépendamment des intérêts économiques, qu’il est devenu une « mystique. » Il est très difficile de ne pas voir ici le parallèle entre la position de Guérin et celle des « nationalistes révolutionnaires » :

– les plébéiens « de gauche » (ou les « vrais fascistes » comme les SA, les phalangistes, etc.) ont été liquidés au début du fascisme à la demande du grand capital ;

– le fascisme est une mystique irrationnelle, un mouvement « élémentaire »

La seule différence est que Guérin rejette les plébéiens, car selon lui ils ne sont en fait que l’expression de la paupérisation des classes moyennes alors que le capitalisme est en crise. Les plébéiens se vendent sciemment ; ils « savent » qu’ils ne peuvent gouverner sans le grand capital.

En ce sens, Guérin rejette toute existence réelle aux classes moyennes : elles ont suivi le fascisme, elles auraient dû suivre le socialisme, il aurait fallu les convaincre et toute politique par « étapes » en ce sens (comme le front populaire) est selon lui totalement erroné.

Dans La peste brune, Guérin raconte son voyage en Allemagne au début des années 1930 et les impressions laissées par les nazis : leur côté « plébéien », « provocateur », « turbulent ».

Le fascisme n’est pour Guérin pas un saut du capitalisme vers autre chose, mais l’expression d’une situation pourrie, d’une classe en perdition, la petite-bourgeoisie, produisant des agitateurs, et d’une classe incapable d’assumer son rôle : le prolétariat.

Reinhard Kühnl

Présentation

L’Allemand Reinhard Kühnl, né en 1936, est un universitaire ayant fait son cursus en Allemagne de l’ouest. Il est connu dans son pays pour avoir concentré son travail sur la question du fascisme afin de contribuer aux initiatives antifascistes.

Le fascisme comme « alliance »

Patterson n’est pas le seul à avoir poussé jusqu’’au bout la thèse comme quoi le nazisme était un phénomène « industriel » ; en fait toute la littérature universitaire se revendiquant du marxisme fait la même chose. L’une des figures les plus connues est l’allemand Reinhard Kühnl.

Kühnl est le théoricien du fascisme compris comme « union » ; il a été influencé par les thèses d’August Thalheimer, qui à la fin des années 1920 avait été à l’origine d’une scission dans le Parti Communiste d’Allemagne (Parti Communiste – Opposition). Thalheimer interprétait le fascisme comme du « bonapartisme » : le capitalisme s’effondrant il y a besoin d’une direction politique, les fascistes se présentent alors pour tenir ce rôle. Les fascistes sont l’inverse exact des bolchéviks et se chargent de « sauver la baraque », s’appuyant, pour agir, sur la petite bourgeoisie.

Kühnl part de là et étudie la formation du fascisme. Il affirme que le capitalisme présuppose des structures autoritaires, que « la grande partie de la population (en particulier dans le processus de travail) est objet et non pas sujet des décisions politiques et sociales. »

Le capitalisme présuppose l’obéissance et les ordres, dans ce jeu sadomasochiste le principe du commandement par un « Führer », un guide, triomphe, particulièrement en Allemagne où la monarchie s’est maintenue jusqu’en 1918. L’Etat prussien a distillé sa culture militaire, autoritaire, son culte de l’obséquiosité (déjà typique des petites entités royales allemandes), son racisme, son antisémitisme. Le nazisme est directement issu de ce terreau et son « anticapitalisme » n’est là que par démagogie, pour avoir un écho dans les classes moyennes. Avec la crise de 1929, la bourgeoisie n’a plus le choix et « cède » le pouvoir aux nazis, afin de mettre en place une industrie de guerre qui (elle et elle seule) peut satisfaire les exigences capitalistes de conquête.

Mais les fascistes ont une relative indépendance, comme le démontre la tentative des capitalistes de se débarrasser de la clique d’Hitler en 1944 (avec l’attentat du 20 juillet), afin d’éviter la débâcle totale, ou encore la priorité accordée à la direction nazie aux convois de personnes juives à exterminer par rapport aux transports militaires. Le gouvernement fasciste est ainsi pour la bourgeoisie une solution idéale pour réaliser ses plans, mais il présente des risques.

Kühnl explique donc que les fascistes ont une autonomie relative ; ils ont une certaine marge de manœuvre pour suivre leurs propres plans, même s’ils dépendent pour leur maintien au pouvoir des capitalistes. L’historien allemand note ainsi qu’à partir de 1936, les nazis se mettent au service de la fraction partisane du « solo allemand » (principalement l’industrie chimique et électrique), aux dépens de la fraction très liée au capital des USA (principalement l’industrie lourde) représentée par Hjalmar Schacht qui souhaitait la « neutralité » favorable des pays occidentaux pour une offensive contre l’URSS. Le fascisme consiste donc en une politique d’aventuriers qui prennent le pouvoir en assurant l’ordre et la stabilité, par la terreur (contre la classe ouvrière) et la démagogie (pour les classes moyennes). Contrairement à Postone, Kühnl considère que l’antisémitisme est venu non pas immédiatement, mais au fur et à mesure : ce sont les nazis qui ont amené l’antisémitisme dans les classes moyennes pour les mobiliser. La nuit de cristal en 1938 n’avait pas du tout eu l’écho escompté par les nazis, et ce n’est que pendant la guerre que les nazis, ayant les mains libres, réalisent leurs propres plans. Il en veut pour preuve que les premiers camps de concentration ont été destinés aux opposants, principalement aux communistes, et que l’extermination de la population juive ne présentait aucun intérêt économique ; il s’agit d’un plan totalement « idéaliste », ayant un socle purement idéologique.

Georgi Dimitrov

Présentation

Georgi Dimitrov (1882-1949) a été l’un des dirigeants de l’insurrection communiste en Bulgarie en 1923. Devenu l’un des dirigeants de l’Internationale Communiste, il gagne une notoriété internationale avec son procès à Berlin pour l’incendie du Reischstag, les nazis étant obligé de l’acquitter puis de l’expulser. Principal théoricien du front populaire, il devient après la défaite nazie le principal dirigeant de la république populaire de Bulgarie.

Le fascisme comme dictature terroriste ouverte

La conception de Dimitrov s’oppose très exactement à celle de Trotsky. Parlant de l’Allemagne, Trotsky expliquait que « les barons, les magnats du capital, les banquiers tentent, au travers du gouvernement Papen, de garantir leur situation et leurs affaires au moyen de la police et de l’armée régulière. L’idée de transmettre tout le pouvoir à Hitler qui s’appuie sur les bandes avides et déchaînées de la petite bourgeoisie, ne leur sourit pas du tout » (Devant la décision, février 1933). Dimitrov explique très exactement le contraire.

Selon Dimitrov, la très haute bourgeoisie a dès le départ soutenu le mouvement fasciste ; le fascisme exprime même très exactement ses besoins. La raison de cela réside dans la « chute tendancielle du taux de profit », qui est un constat fait par Karl Marx dans son analyse du Capital. Selon lui, la bourgeoisie augmente la productivité du travail et licencie en raison de la concurrence, mais le problème est que la bourgeoisie vit en réalité de l’exploitation des travailleurs : remplacer les travailleurs par des machines c’est pour le capitalisme se couper les ailes. Une contradiction insoluble amenant un capitalisme ultra agressif, que Lénine a défini comme l’impérialisme (« l’impérialisme, stade suprême du capitalisme »).

Le fascisme est alors l’expression de la bourgeoisie la plus agressive, la plus impérialiste. L’Internationale Communiste et Dimitrov définissent le fascisme comme « la dictature terroriste ouverte des éléments les plus réactionnaires, les plus chauvins, les plus impérialistes du capital financier. »

La thèse de Trotsky comme quoi le fascisme est porté par des « éléments déclassés », sorte de pirates modernes achetés par la bourgeoisie impérialiste, est totalement rejetée. Est également rejetée la thèse comme quoi la lutte contre le fascisme ne nécessite pas une stratégie spécifique : pour Dimitrov, le fascisme représente un saut qualitatif, une modification de la forme même de l’Etat. « Le fascisme arrive ordinairement au pouvoir dans une lutte réciproque, parfois aiguë, avec les vieux partis bourgeois ou une portion déterminée d’entre eux, dans une lutte qui se mène même à l’intérieur du camp fasciste et qui en arrive parfois à des collisions armées, comme nous l’avons vu en Allemagne, en Autriche, et dans d’autres pays » (Fascisme et classe ouvrière).

La lutte anti-fasciste comme nécessité absolue

Dimitrov formule les thèses du front populaire alors que le mouvement communiste auquel il appartient a été freiné voire tué dans l’œuf par les dirigeants socialistes. En Allemagne, le mouvement socialiste a participé à différents gouvernements et à la répression sanglante contre les communistes, empêchant systématiquement toute union. La ligne a été la même en Autriche. Pour cette raison, l’Internationale Communiste a mis en avant le thème du social-fascisme : la direction social-démocrate sert le fascisme et il faut lui arracher sa base. Au sens strict, social-démocratie et fascisme sont deux aspects de la même pièce, ils se nourrissent l’un de l’autre. La social-démocratie empêche le mouvement communiste de grandir, or seul le mouvement communiste affronte réellement le fascisme de manière décidée et organisée. Qui plus est, en menant une politique réactionnaire, qui désespère le prolétariat, la social démocratie favorise le fascisme.

Dimitrov théorise alors une forme d’union qui doit permettre de mobiliser les masses socialistes malgré la direction socialiste qui s’y oppose. Il profite pour cela de l’expérience faite en Allemagne, notamment avec l’action antifasciste ; Zetkine défendra également les mêmes positions dans son fameux discours « Il faut abattre le fascisme » à l’assemblée nationale allemande en 1932.

Cette forme d’union, c’est le front populaire, qui devient alors la conception mise en avant par l’Internationale Communiste afin de rassembler les forces antifascistes, la lutte contre le fascisme étant considérée comme une étape essentielle avant même de pouvoir envisager la révolution.

Le fascisme est en effet une nouvelle forme de contre-révolution, qui fait tout pour avoir un impact dans les masses. Le fascisme « aborde celles-ci avec une habile démagogie anticapitaliste, en exploitant la haine profonde des travailleurs pour la bourgeoisie rapace, les banques, les trusts et les magnats financiers, et en formulant les mots d’ordre les plus tentants au moment donné pour les masses politiquement frustes (..). Le fascisme arrive au pouvoir comme le parti de choc contre le mouvement révolutionnaire du prolétariat, contre les masses populaires en fermentation, mais il présente son avènement au pouvoir comme un mouvement « révolutionnaire » contre la bourgeoisie au nom de « toute la nation » et pour le « salut » de la nation. » (Fascisme et classe ouvrière).

Le front populaire

En pratique, la mise en avant de la ligne de Dimitrov par l’Internationale Communiste a eu un succès certain. En France, elle a barré la route au fascisme en 1936, dans le prolongement des activités antifascistes des années 1920- 1930 et des événements de février 1934 où les fascistes ont tenté le coup de force. Dans l’Etat espagnol, le front populaire a permis également l’unification de toutes les forces anti-franquistes et la mobilisation des Brigades Internationales, bien que là il y ait échec face au fascisme pour des raisons historiques, notamment en raison de la complexité du pays (divisions socialistes, anarchistes et communistes ; divisions nationales du pays avec la Galice, Euskadi, la Catalogne ; stratégies militaires contradictoires, le soutien aux troupes franquistes de l’Allemagne nazie et de l’Italie fasciste face au quasi-isolement international des républicains – seuls le Mexique et l’URSS leurs ont apportés leur soutien, etc.)

Le front populaire contourne le blocus de la direction socialiste en formant l’unité à la base des organismes générés par les socialistes et les communistes (clubs sportifs, associations culturelles, etc.). C’est donc « l’établissement de l’unité d’action de tous les détachements de la classe ouvrière dans la lutte contre le fascisme » (Pour l’unité de la classe ouvrière contre le fascisme), et historiquement cette unité a profité de l’expérience faite du fascisme italien et du nazisme allemand, contre-exemples terrifiants poussant les socialistes à accepter l’ouverture vers les communistes. L’antifascisme est compris comme un « premier pas » dans l’organisation générale des masses afin de faire la révolution. Les forces militantes sont obligées de s’unir si elles servent réellement le peuple, parce que c’est dans l’intérêt du peuple que d’avoir ses propres organisations et associations. Face à la violence des troupes fascistes, des SA, de la police voire de l’armée, il n’y a pas d’autre choix que l’unité. « Les intérêts économiques, sociaux, culturels et politiques des ouvriers des différentes tendances politiques : communistes, social-démocrates, anarchistes sont identiques. C’est sur cette base, qu’on peut et qu’on doit établir le front unique.

Qui donc s’y oppose ?

Ce sont les chefs réactionnaires de la social-démocratie, l’idéologie et la politique social-démocrate de collaboration de classe avec la bourgeoisie qui entravent la constitution du front unique prolétarien. Il faut éliminer cet obstacle. » (Pour l’unité d’action du prolétariat dans la lutte contre le fascisme et la guerre).

Dans ce contexte, le rôle des communistes est d’aiguiller la lutte antifasciste, parce que le parti socialiste ne le peut pas : « Un parti qui appelle systématiquement les ouvriers à reculer devant le fascisme et permet à la bourgeoisie fasciste de renforcer ses positions, un tel parti mènera inévitablement les ouvriers à la défaite. » (Fascisme et classe ouvrière).

Kurt Gossweiler

Présentation

Kurt Gossweiler, né en 1917 en Allemagne, il déserte en 1943 l’armée nazie pour rejoindre l’armée rouge. Il devient alors un responsable de l’agitation antifasciste auprès des anciens membres de l’armée nazie, puis l’une des principales figures universitaires d’Allemagne de l’est ; de 1970 à 1983 il est collaborateur scientifique de l’Institut central d’histoire de l’Académie des Sciences en RDA. Auteur en 1972 d’une thèse sur Les monopoles industriels et l’Etat, il a publié de très nombreux travaux sur le mouvement nazi et le nazisme au pouvoir.

Les soutiens des nazis révèlent leur nature

Aux élections du 6 novembre 1932, le NSDAP perd deux millions de voix et tombe à 11,7 millions de voix, cela malgré l’énorme démagogie sociale et la violence des centaines de milliers de SA. Les communistes sont à 5,2 millions de voix, gagnant 700,000 voix, alors que l’action antifasciste, front uni de lutte, se développe.

Ce n’est qu’à ce moment là que le NSDAP est intégré au gouvernement, alors que justement sort en novembre 1932 un document au gouvernement signé par des banquiers (Solmssen, Urbig, Schlitter, Fischer…) et des industriels (Krupp, Thyssen, Stinnes…) demandant qu’on intègre Hitler au gouvernement.

Cela ne relève pas du hasard : tous ces éléments se combinent et font partie d’un grand tout ; avec Gossweiler justement on profite de toutes les recherches faites en RDA après la seconde guerre mondiale sur le nazisme. Gossweiler a mené un énorme travail pour savoir comment les nazis fonctionnaient et de quels soutiens ils disposaient. Gossweiler a constaté que les monopoles de l’électricité et de la chimie avaient été largement ouverts au développement de la social-démocratie, à l’opposé des capitalistes de l’industrie lourde et des grands propriétaires terriens, dont nombre craignait la concurrence internationale. Mais avec le développement de la crise, les intérêts des uns et des autres vont se rejoindre, alors que depuis le début de la première guerre mondiale, il y a un processus pour créer un parti politique représentant les intérêts de cette fraction et disposant d’une base de masse affaiblissant celle de la fraction opposée.

« Sous le capitalisme, la loi de l’offre et de la demande est aussi valable dans le domaine politique. Cette nouvelle organisation se créa tout naturellement après que la demande d’une telle organisation se soit manifestée suffisamment clairement et fortement sur le marché de la politique. Elle ne s’engendra cependant pas sous sa forme achevée mais se développa à partir de différents germes d’organisations.

La plupart de ces germes furent plantés par des membres d’associations pangermaniques. Ces associations possédaient des relations étroites et explicites avec les représentants de l’industrie lourde (Emil Kirdorf, Albert Vögler, Alfred Hugenberg, Paul Reusch entre autres) et les grands propriétaires terriens (le comte Arnim-Muskau, comte Udo de Stolberg-Wernigerode, le baron de Manteuffel- Katzdangen, entre autres). Les partis fascistes ne furent pas inventés comme résultat final de ces efforts mais furent choisis au terme d’une sorte de processus de sélection comme étant les organisations les plus conformes aux nouveaux besoins du cercle le plus réactionnaire de la bourgeoisie impérialiste. Ce processus de sélection fut particulièrement long car ce cercle de la bourgeoisie ne fut prêt à soutenir la fondation d’un « parti national-ouvrier » qui serait vu de l’extérieur comme indépendant de lui qu’après qu’il ait été démontré que toutes les autres formes d’organisations ne menaient pas au but désiré » (Classe ouvrière et fascisme).

Gossweiler constate alors une division du travail : il y a deux grands partis de la « droite nationale. » D’un côté le DNVP (parti populaire national d’Allemagne) se charge de rassembler les fractions traditionnellement nationalistes ainsi que les milieux dirigeants. Les milieux autour du DNVP avaient été responsables du putsch fasciste de 1920, qui fut mis en échec par les masses. Le NSDAP (parti national socialiste des travailleurs allemands) quant à lui se charge d’avoir un impact dans les masses populaires ; lui-même a tenté un putsch en 1923 et est lié aux réseaux de l’association pan-allemande.

Les deux organisations politiques de la « droite nationale » disposent d’un large soutien des milieux industriels et financiers. Les nazis participent à de nombreux colloques privés pour expliquer leur utilité : le 28 février 1926, Hitler tient une conférence pour les armateurs, patrons de chantiers navals et gros commerçants du « Club national de 1919 » de Hambourg, entre juin 1926 et décembre 1927, il est invité à cinq reprises au moins par les gros industriels de la Ruhr. A la réunion très connue de Dusseldorf le 27 janvier 1932, Hitler explique qu’il faut exterminer le communisme car même avec la moitié du pays votant nationaliste, rien ne pourra sinon changer pour les monopolistes. Le comte Ernst zu Reventlow, affirmait déjà en ce sens en mai 1930 : « Le ralliement d’un seul- ouvrier au mouvement national-socialiste a infiniment plus de valeur que l’adhésion d’une douzaine d’excellences ou de personnalités. »

En 1927, les patrons de la chimie Wilhelm Keppler et Emil Kirdorf, qui comptaient parmi les hommes les plus puissants de la Ruhr, étaient devenus membres de la NSDAP. Dès le début de 1930, le banquier Kurt von Schröder décidait de soutenir les nazis. Le 27 octobre 1931, C.F. von Siemens parle devant la General Electric Company à New York du « désintéressement du mouvement de Monsieur Hitler et de la grandeur de ses hauts idéaux nationaux… Les racines de son mouvement résident dans la lutte contre le socialisme, contre le marxisme… Il est opposé à la domination effrénée du parlementarisme, pour laquelle notre peuple allemand n’est pas suffisamment mûr. »

Et plus le NSDAP a du succès, plus la fraction la plus moderne et la plus impérialiste de la bourgeoisie abandonne l’option social-démocrate pour préférer le fascisme ; social-démocratie qui a bien servi : si les nazis avaient obtenu 810.000 voix en 1928, puis 6.409.000 en 1930, alors que durant le même temps le gouvernement socialiste ne cessait de réprimer les communistes.

« Plusieurs personnalités entrèrent ainsi en contact avec le NSDAP après les élections de septembre 1930 afin de le mettre sous contrôle, de l’orienter dans le sens du capital financier et de le rendre apte à gouverner :

• Kurt Freiherr von Schröder : associé dans une banque privée de Cologne, parent et partenaire en affaires des propriétaires anglais et américains de la Banque Schroeder.

• Hjalmar Schacht : président de la Banque Nationale allemande et homme de confiance du capital financier international. En automne 1930, il entreprit un voyage à travers les États-Unis pour rassurer les monopolistes américains inquiets du succès électoral des nazis et leur dire qu’une éventuelle prise de pouvoir des nazis ne représentait aucun risque pour leurs placements en Allemagne.

• Emil Georg von Stauss : un des directeurs de la banque monopoliste la plus puissante d’Allemagne, la Deutsche Bank und Disconto-Gesellschaft.

• Le Prince royal Guillaume de Hohenzollern, et son frère, le Prince Auguste- Guillaume : der « Auwi » [August Wilhelm] comme on le surnommait officieusement. « Auwi » quitta le « Stahlhelm » [Casques d’acier, branche paramilitaire du DNVP] dès 1930 pour les SA de Hitler, où il obtint tout de suite une haute fonction dirigeante. (…)

L’influence directe du grand capital sur le NSDAP fut renforcée par l’adhésion de monopolistes importants et de personnalités proches. Certains étaient des membres secrets. Ainsi, outre Hjalmar Schacht, déjà cité, rejoignirent, entre autres, le NSDAP en 1931 :

• Walter Funk : à l’époque éditeur du journal de la grande bourgeoisie Die Berliner Börsen-Zeitung. Il devint conseiller économique de Hitler.

• Fritz Thyssen : membre du conseil d’administration de l’Union des aciéries Vereinigten Stahlwerke AG, le plus grand trust de l’industrie du charbon et de l’acier en Europe.

• Wilhelm Mann : membre de la direction du plus grand groupe chimique mondial, IG-Farben AG.

• Le Prince Eulenburg-Hertefeld : grand propriétaire terrien (4 600 ha) et entrepreneur (briqueterie, brasserie, ferme d’élevage d’animaux à fourrure). (De Weimar à Hitler : Les causes de l’avènement de la dictature fasciste) Le NSDAP mettait donc en avant un discours socialiste, tout en étant totalement lié aux industriels et aux financiers. Les liens sont permanents et la ligne du NSDAP est sévèrement encadrée ; les nazis ne sont pas du tout des « plébéiens » exprimant les intérêts de la petite-bourgeoise et autonomes par rapport aux grands capitalistes, mais des cadres politiques nationalistes sachant très bien quelles forces ils représentent au fond : le parti de la guerre.

Si la base du NSDAP a été petite-bourgeoise, c’est parce que la tentative de conquérir la classe ouvrière a été un échec. Mais le mouvement fasciste permet surtout la réalisation du pouvoir absolu de la fraction la plus réactionnaire des capitalistes. Au Haut Comité Economique sous le gouvernement nazi, on trouve Krupp von Bohlen, roi de l’industrie d’armement, M. Fritz Thyssen, baron de l’acier, C. von Siemens, roi de l’électricité, Karl Bosch, de l’industrie des colorants…

« Où résident les causes pour lesquelles des couches déterminées de la petite bourgeoisie s’étaient ralliées à un mouvement qui n’agitait pas seulement le drapeau du nationalisme, que ces couches avaient toujours suivi, mais se présentait aussi comme socialiste, est une question en soi.

On peut seulement dire ici que la perte de confiance d’un large cercle petit-bourgeois envers le capitalisme, son aspiration à un ordre nouveau, plus juste socialement qui protégerait les classes moyennes du pillage par le grand capital et dont ils attendaient la réalisation par les fascistes, étaient à la fois une conséquence et un symptôme de la crise générale du capitalisme.

Mais le parti fasciste ne fut pas engendré comme un parti original de la petite bourgeoisie radicalisée qui, à l’aide de ce parti et dans une lutte sur deux fronts contre le mouvement ouvrier et le grand capital, voulait conquérir le pouvoir, comme l’affirme les défenseurs de la théorie du fascisme comme ‘’mouvement social’’ et les théoriciens du‘’bonapartisme’’. » (Classe ouvrière et fascisme)

Gossweiler s’oppose ici au trotskysme et défend la ligne communiste, exprimé par Dimitrov. La petite-bourgeoisie est incapable de s’organiser, de par son statut. Mais elle est entraînée soit par la bourgeoisie, soit par la classe ouvrière, d’où la conception de front populaire.

Rôle et fonction du fascisme

Historiquement, le NSDAP s’est donc allié au DNVP. C’est une vérité quasiment toujours oubliée des historiens universitaires. Dès 1931 le NSDAP fait partie du front de Harzburg, alliance du NSADP, du DNVP et des casques d’acier dans l’opposition nationale. Par la suite le DNVP devra s’effacer devant le NSDAP, comme à l’intérieur du mouvement nazi les SA devant les SS. Gossweiler fait tout un historique des deux fractions capitalistes principales à la base du mouvement nazi, avec d’un côté les monopoles du charbon et de l’acier, et de l’autre, ceux de l’électricité et de la chimie. Selon les fractions, les politiques mises en avant ne sont pas les mêmes : prise du pouvoir légal ou putsch, alliance avec les USA dont le capital s’implantait fortement en Allemagne ou bien politique solitaire.

Il donne ainsi par exemple un aperçu très net de la « nuit des longs couteaux » qui se déroule après que le nouveau régime eut été mis en place. Les SA (sections d’assaut) avaient recruté dans le peuple et la petite-bourgeoisie ; le mécontentement grandissait, appelant parfois même une « seconde révolution » et certaines sections étaient qualifiées de Beefsteak : brun à l’extérieur, rouge à l’intérieur. Fort de ce mouvement – les SA ont rassemblé jusqu’à 4 millions de membres -, Roehm, dirigeant SA, voulait que les SA deviennent le noyau de la nouvelle armée allemande. Il représentait alors l’industrie chimique, notamment IG Farben, industrie le soutenant totalement, opposée à la fraction partisane de l’alliance avec les USA, représentée notamment par Schacht et Thyssen.

La « nuit des longs couteaux » (30 juin 1934) voit le triomphe des SS sur les SA, SS dont le dirigeant est Himmler qui dispose d’un « cercle d’amis », qui sont par ailleurs les plus grands financiers du parti nazi : le baron Kurt von Schroder, Hjalmar Schacht, le président du comité directeur des aciéries Vereinigten Stahlwerke Albert Vögler, le directeur de la Commerz-und Privatbank Friedrich Reinhart, le directeur général du groupe chimique Wintershall August Rostberg, le membre de la direction des aciéries Mitteldeutsche Stahlwerke Otto Steinbrik, le président du conseil d’administration de la Wintershall et président du conseil d’administration d’une entreprise contrôlée par l’Etat, ainsi que membre de la direction de Siemens Heinrich Schmidt, le président du conseil d’administration de la plus grosse compagnie allemande de transport maritime HAPAG Emil Helfferich, Emil Meyer, de la Dresdner Bank, le comte Gottfried von Bismark, un grand propriétaire terrien.

De la même manière, le putsch militaire (échoué) de juillet 1944 est le fruit de la concurrence inter-capitalistes, en raison du questionnement sur les alliances ; de fait, l’énorme développement des monopoles allemands en R.F.A. après la guerre montre précisément comment les capitalistes allemands et les USA se sont alliés, en raison surtout de la menace communiste.

Gossweiler explique donc que « Le passage du capitalisme de libre concurrence au capitalisme monopoliste constitue donc la base économique et la condition première, et la plus importante, pour l’avènement du fascisme. La tendance de l’oligarchie financière, découlant de cette même base, à la réaction et à la violence, l’hostilité à la démocratie immanente à l’impérialisme, son aspiration naturelle à l’expansion illimitée de sa puissance représentaient les premiers germes du fascisme. Toutefois, cette tendance ne prit une forme fasciste qu’après la fin de la Première Guerre mondiale et la victoire de la révolution d’Octobre, autrement dit après que le capitalisme atteignit le stade de sa crise générale.

À côté du passage du capitalisme à son stade impérialiste, le début de sa crise générale est la condition la plus importante pour l’avènement du fascisme. » (Origines et variantes du fascisme)

Le fascisme ne s’explique que dans le cadre de la crise générale du capitalisme et par l’affrontement entre révolution et contrerévolution. « La tendance inhérente au capitalisme monopoliste à la réaction et à la violence, sa tendance à compléter le monopole économique par le monopole du pouvoir s’était concrétisée jusque-là par le développement d’un capitalisme monopoliste d’État : un effort constant pour renforcer l’exécutif au détriment du Parlement et des mesures répressives à l’encontre du mouvement ouvrier. Il franchit alors un palier supplémentaire : la bourgeoisie souhaitait désormais l’éradication et la liquidation complètes du mouvement ouvrier révolutionnaire et de l’État qui le soutenait, l’Union soviétique, et l’action dans ce sens de certains groupements réactionnaires du capital financier (…).

Cette évolution mena également à un « enrichissement » du spectre politique dans les pays capitalistes par la création d’organisations et de partis dont le but principal était l’éradication du communisme et même du mouvement ouvrier, essentiellement par des moyens violents et terroristes.

La création de telles organisations de combat fit suite à l’expérience extrêmement douloureuse pour la bourgeoisie de l’échec de leurs appareils militaires et politiques conventionnels face à des travailleurs révolutionnaires armés. En Allemagne, au lieu de le réprimer comme on leur ordonnait de le faire, les soldats de la vieille armée impériale s’étaient ralliés au soulèvement des marins et des travailleurs.

Les forces de l’Entente qui envoyèrent leurs armées se battre contre l’Armée rouge durent contempler, avec une rage impuissante, comment leurs troupes, contaminées par le « bacille révolutionnaire » se désagrégeaient ou même se mutinaient et menaçaient de retourner leurs fusils contre leur propre bourgeoisie.

Suite à ce constat d’impuissance face à la classe ouvrière révolutionnaire et armée, la bourgeoisie impérialiste, plus particulièrement celle des pays les plus menacés par la Révolution, redoubla d’efforts pour mettre en place aussi vite que possible des groupes contre-révolutionnaires opérationnels dans le domaine militaire et si possible dans le domaine politique contre les masses révolutionnaires (…).

Les événements révolutionnaires qui, dans de nombreux pays, firent suite à la victoire de la révolution d’Octobre avaient rendu la bourgeoisie impérialiste consciente que son arsenal d’armes n’était plus suffisant pour la lutte contre la classe ouvrière. Elle avait compris qu’était arrivé le temps de la confrontation directe pour le maintien de son pouvoir et qu’elle était face à une situation stratégique tout à fait nouvelle. La bourgeoisie impérialiste ressentit donc le besoin plus ou moins clair et plus ou moins fort d’un nouveau type d’organisation et d’une nouvelle arme contre le mouvement ouvrier révolutionnaire, adaptés aux nouvelles conditions du combat militaire et politique.

Le fascisme est né pour répondre à ce besoin. Voilà pourquoi Togliatti qualifia le parti nazi de « parti bourgeois d’un type particulier (…) Il est à la fois un parti de la bourgeoisie d’un “nouveau type” qui correspond au contexte de l’époque de la décomposition du capitalisme et de la révolution prolétarienne (…). Le fascisme n’est pas né totalitaire, il l’est devenu au moment où les cercles dirigeants de la bourgeoisie ont atteint le degré le plus haut d’unification économique et politique. Même l’idée de totalitarisme n’est pas issue de l’idéologie fasciste. Il faut voir le totalitarisme comme la réflexion du changement qui est survenu et de le domination du capital financier » (Togliatti, Leçons) ». (Origines et variantes du fascisme)

Antonio Gramsci

Présentation

Antonio Gramsci (1891-1937) est la principale figure du Parti Communiste naissant en Italie suite à la révolution russe, dont il a été également le principal théoricien. Il sera emprisonné par le pouvoir fasciste, qui le considérait comme une menace vitale de par sa capacité d’analyse de la société italienne.

Le fascisme comme expression de la petite-bourgeoisie

En tant que dirigeant du mouvement communiste en Italie exactement au moment où le fascisme de développe et finit par triompher, Antonio Gramsci a été en première ligne dans la tentative d’analyse de ce phénomène « nouveau » Gramsci a ainsi pu voir comment le fascisme a mis en place le corporatisme, découpage de la société en strates totalement compartimentées et soumises à l’Etat fasciste. Il interprète cette forme d’organisation sociale comme correspondant à l’idéologie de la petite-bourgeoisie.

« Le gouvernement fasciste ne peut se maintenir au pouvoir que tant qu’il rend la vie impossible à toutes les organisations non fascistes. Mussolini a fondé son pouvoir sur l’appui de couches profondes de la petite bourgeoisie qui, n’ayant aucune fonction dans la production et ignorant, en conséquence, les antagonismes et les contradictions résultant du régime capitaliste, croyaient fermement la lutte des classes être une invention diabolique des socialistes et des communistes.

Toute la conception « hiérarchique » du fascisme résulte de cet esprit petit-bourgeois. De là le concept de la société moderne formée d’une série de petites corporations organisées sous le contrôle de l’élite fasciste, dans lequel se trouvent concentrés tous les préjugés et tous les penchants utopistes de l’idéologie petite bourgeoise. De là la nécessité de créer un syndicalisme « intégral », revu du syndicalisme démocratique chrétien où l’idée de la nation, élevée à la divinité, est substituée à l’idée religieuse. » (L’échec du syndicalisme fasciste, 1924).

Gramsci voit le fascisme comme une tentative de préserver la stabilité autant que possible. Il dit que « La crise radicale du régime capitaliste, qui a débuté avec la guerre en Italie comme dans le monde entier, n’a pas été résolue par le fascisme.

Usant d’une méthode de gouvernement répressive, le fascisme avait rendu très difficiles et même presque totalement interdit les manifestations politiques de la crise capitaliste générale, mais il n’a cependant pas marqué l’arrêt de celle-ci et, moins encore, une reprise et un développement de l’économie nationale. » (La crise italienne, 1924).

Pour Gramsci, le fascisme est le produit de la crise : la petite-bourgeoisie s’effondrant en tant que classe se mobilise contre la classe ouvrière au nom de l’intérêt national. Si le fascisme a triomphé en Italie, c’est parce que le Sud est peu industrialisé alors que le Nord l’est beaucoup ; dans ce cadre seule la petite-bourgeoisie apparaît comme une classe « unifiant » le pays et capable d’avoir un « programme. » Mais l’Etat fasciste ne réalise nullement ce programme, bien au contraire il renforce l’écrasement du prolétariat et des classes moyennes : le fascisme est donc fondamentalement instable.

Gramsci considère donc que le fascisme ne pourra pas durer, notamment en raison de l’influence grandissante de la bourgeoisie agraire dans le mouvement fasciste, et considère que Mussolini n’est qu’une figure pitoyable : « L’assassinat de Matteotti a été la preuve par neuf que le Parti fasciste ne parviendra jamais à être un parti de gouvernement normal, que Mussolini ne possède rien de l’homme d’État et du dictateur, si ce n’est quelques poses pittoresques purement extérieures : Mussolini n’est pas un élément déterminant de la vie nationale ; c’est un phénomène du folklore local, destiné à passer à la postérité, à la suite des différents « masques » provinciaux italiens, plutôt qu’à s’inscrire dans la lignée des Cromwell, des Bolivar, des Garibaldi » (La crise italienne, 1924).

Le fascisme est un phénomène nouveau, unique en son genre, et théoriquement imprévisible : « La caractéristique du fascisme consiste en ce qu’il est parvenu à constituer une organisation de masse de la petite bourgeoisie. C’est la première fois dans l’histoire qu’une chose pareille se produit. L’originalité du fascisme réside en ce qu’il a trouvé la forme d’organisation adaptée à une classe sociale qui a toujours été incapable d’avoir une unité et une idéologie unitaire : cette forme d’organisation est celle de l’armée en campagne. » (La crise italienne, 1924).

La lutte antifasciste

Si Gramsci a une conception du fascisme qui est proche du trotskysme, sa conception de la lutte antifasciste relève par contre des positions de l’Internationale Communiste à laquelle appartient le Parti Communiste d’Italie. Gramsci raisonne en effet en termes d’organisation et d’étapes ; il considère que l’antifascisme est nécessaire et soutient ainsi l’union des forces antifascistes. Une vision par « étapes » qui s’oppose au principe trotskyste de la « révolution permanente ».

Pour Gramsci, la lutte contre le fascisme a une base démocratique, non révolutionnaire. La lutte antifasciste est une phase de transition et le Parti Communiste a une fonction d’avant-garde.

La différence avec la conception de Dimitrov est par contre énorme. Alors que pour Dimitrov et les communistes le fascisme représente politiquement parfaitement les intérêts de la bourgeoisie financière, pour Gramsci le fascisme n’est qu’un agrégat informe : « Il n’existe pas de Parti fasciste capable de transformer la quantité en qualité, pas de Parti fasciste qui soit un appareil de sélection politique pour une classe ou pour une couche sociale ; il n’existe qu’un agrégat mécanique indifférencié et indifférenciable du point de vue des capacités intellectuelles et politiques, qui ne vit que parce qu’il a acquis dans la guerre civile un esprit de corps extrêmement vigoureux, grossièrement identifié avec l’idéologie nationale. » (La crise italienne, 1924).

Pour Gramsci, les fascistes ne peuvent pas s’emparer de l’Etat, ses structures restant intouchables : armée, magistrature, police, presse, Vatican, franc-maçonnerie, Cour, etc.

Gramsci paiera cher cette erreur. Gramsci avait qualifié le fascisme d’« improvisation d’amateurs », mais à son procès, le procureur expliquera qu’« il faut empêcher ce cerveau de penser pendant vingt ans », il meurt alors peu après sa sortie de prison, en 1937.

Pendant ses années de prison, il écrira ses « cahiers », traitant à mot couvert du marxisme et de la société italienne, mettant en avant la notion d’hégémonie et le rôle de la culture.

Mais la conception du fascisme comme mouvement tentaculaire était déjà comprise pareillement par les communistes du monde entier : en Italie par Palmiro Togliatti qui avait pris le relais de Gramsci au sein des communistes d’Italie, en Allemagne où le Parti Communiste multipliait les organismes générés (du théâtre jusqu’aux clubs de motos) et surtout en Chine.

Mao Zedong

Présentation

Mao Zedong (1893-1976) a été le dirigeant de la révolution chinoise. Adoptant la ligne de l’Internationale communiste, il développe la ligne de la guerre populaire dans la confrontation avec le fascisme chinois et le fascisme japonais, avant de mettre en avant certains points essentiels selon lui au marxisme (principalement la dialectique et la culture).

Fascisme chinois et fascisme japonais

Mao Zedong a été le premier grand théoricien de la notion de fascisme dans les pays contrôlés par le colonialisme. Selon lui, les colonisateurs font en sorte qu’émergent de nouvelles classes sociales qui lui soient liées. Dans les villes existe ainsi la bourgeoisie compradore, terme venant du portugais ; il s’agit d’une bourgeoisie bureaucratique, servant d’intermédiaire au service des colonisateurs. Dans les campagnes, les colonisateurs soutiennent la mise en place de grands propriétaires terriens. La colonisation installe donc des régimes fascistes, où la dictature prévaut. Les communistes ont donc considéré la Chine comme un régime de type fasciste, où « la terreur ouverte prévaut » (Zhou Enlai, A propos du fascisme chinois).

De fait, en Chine les communistes se sont confrontés à deux fascismes : le fascisme chinois et le fascisme japonais lors de son invasion. Ce combat contre deux fronts a été très compliqué et a nécessité en Chine un grand débat, qui a été en même temps international. L’Internationale communiste issue de la révolution russe de 1917 avait appelé au soulèvement des peuples opprimés et en son sein de grands débats se sont développés autour de ce thème. Si en effet le caractère colonial d’un pays était évident, facile à reconnaître, comment fallait-il considérer la bourgeoisie nationale ? Etait-elle une alliée ou une ennemie ?

Les trotskystes ont mis en avant la « révolution permanente » mais c’est le principe de révolution ininterrompu (ou par étapes) qui a prévalu chez les communistes. La raison en est que la bourgeoisie nationale a un double caractère : d’un côté elle préférerait la révolution car elle est elle-même opprimée par les pays impérialistes, mais elle a logiquement peur de la révolution. Mao Zedong parle donc de la bourgeoisie nationale comme d’une alliée potentielle, possible mais non nécessaire, mais surtout il rejette la « révolution permanente » car selon lui les étapes sont inévitables : il faut mener à bien la révolution démocratique que la bourgeoisie nationale est justement incapable de mener.

Voilà pourquoi les communistes de Chine ont tout fait pour faire imploser le Kuomintang : si les fascistes chinois étaient dans ce parti, d’autres forces sociales y étaient présentes, et étaient nécessaires pour vaincre l’invasion japonaise. Cela était d’autant plus compliqué qu’il existait plusieurs seigneurs de la guerre, qui contrôlaient certains territoires et étaient autant de régimes fascistes au service de tel ou tel pays colonial. Mao Zedong parle ainsi de régime semi-colonial semi-féodal, et pour lui tous ceux qui sont contre ce régime doivent s’unir : « L’étape actuelle de la révolution en Chine est une étape de transition qui va de la liquidation de la société coloniale, semi coloniale et semi-féodale à l’édification d’une société socaliste, c’est le processus de la révolution de démocratie nouvelle (…). Tous ceux qui sont pour la résistance et la démocratie sont qualifiés pour participer à ce pouvoir [de front uni national anti-japonais], quel que soit le parti ou le groupement politique auxquels ils appartiennent. » (La révolution chinoise et le Parti Communiste de Chine). Mao Zedong met donc en avant une philosophie antifasciste propre à son pays et son époque : « Tout homme doit mourir un jour, mais toutes les morts n’ont pas la même signification.

Un écrivain de la Chine antique, Sema Tsien, disait : « Certes, les hommes sont mortels ; mais certaines morts ont plus de poids que le mont Taichan, d’autres en ont moins qu’une plume. »

Mourir pour les intérêts du peuple a plus de poids que le mont Taichan, mais se dépenser au service des fascistes et mourir pour les exploiteurs et les oppresseurs a moins de poids qu’une plume. » (Servir le peuple).

Fascisme et culture dominante

Dans les années 1960-1970, Mao Zedong a affirmé que l’URSS était devenue un régime fasciste avec l’accession de Khrouchtchev à la direction du Parti Communiste d’Union Soviétique. Selon lui, l’idéologie commande tout, et dans un pays socialiste, si la culture dominante n’est pas systématiquement une culture au service du peuple, alors le fascisme se développe dans les esprits et accumulent des forces. Le principe de « révolution culturelle » est la conséquence de cette analyse : les traditions devenant de plus en plus pesantes et bloquant l’émergence du « nouveau » (par-rapport à l’« ancien »), il faut balayer celles-ci.

« La lutte de classes, la lutte pour la production et l’expérimentation scientifique sont les trois grands mouvements révolutionnaires de l’édification d’un pays socialiste puissant.

Ces mouvements constituent une sûre garantie permettant aux communistes de se garder de toute bureaucratie, de se prémunir contre le révisionnisme et le dogmatisme et de demeurer toujours invincibles, une sûre garantie permettant au prolétariat de s’unir avec les larges masses travailleuses et de pratiquer une dictature démocratique.

Si, en l’absence de ces mouvements, on laissait se déchaîner les propriétaires fonciers, les paysans riches, les contre-révolutionnaires, les mauvais éléments et les génies malfaisants, tandis que nos cadres fermeraient les yeux et que nombre d’entre eux n’opéreraient même pas de distinction entre l’ennemi et nous, mais collaboreraient avec l’ennemi, se laissant corrompre, démoraliser et désunir par lui, si nos cadres étaient ainsi entraînés dans le camp ennemi ou si l’ennemi parvenait à s’infiltrer dans nos rangs, et si beaucoup de nos ouvriers, paysans et intellectuels se laissaient aussi séduire ou intimider par l’ennemi, alors il se passerait peu de temps, peut-être quelques années ou une décennie, tout au plus quelques décennies, avant qu’une restauration contrerévolutionnaire n’ait inévitablement lieu à l’échelle nationale, que le parti marxiste-léniniste ne devienne un parti révisionniste, un parti fasciste, et que toute la Chine ne change de couleur. » (cité dans : Le Pseudo-communisme de Khrouchtchev et les leçons historiques qu’il donne au monde).

George Jackson

Présentation

George Jackson (1941-1971) est un révolutionnaire afro-américain. Condamné à l’âge de 18 ans à 10 ans de prison pour avoir volé 70 dollars lors d’un braquage, il se politise en prison et devient l’un des principaux dirigeants historiques du Black Panther Party. Il fondera également l’organisation militante de prisonniers appelée « Black Guerilla Family. »

Les USA et le fascisme

Emprisonné, Jackson s’est politisé et a fait une relecture de sa vie et de l’existence de la communauté afro-américaine aux USA. Il constate que dominent aux USA des règles et des principes équivalant au fascisme. La fin de l’esclavage n’a fait que marquer un saut qualitatif dans l’oppression ; « si vous ne trouvez pas de travail à l’intérieur du complexe industriel, le néo-esclavage actuel ne vous garantit plus le minimum de nourriture et de protection que vous apportait l’autre. Vous êtes libre, libre de crever de faim. Le sens, la signification de l’esclavage est dans le lien qui nous attache à notre salaire. Nous avons besoin de ce salaire ; sans lui, nous sommes condamnés à mourir de faim ou de froid. »

La communauté afro-américaine est donc comprise comme une colonie intérieure ; Jackson retrouve la ligne développée par l’Internationale Communiste à l’époque de Staline et qui fût reprise par le Black Panther Party. Et pour lui le prolétariat des USA subit le fascisme, auquel il faut livrer bataille.

Les USA forment un impérialisme puissant, au fascisme organisé et sélectif, au fascisme mutant et opportuniste.

Le système capitaliste cherche à s’adapter, et le fascisme consiste précisément en l’adaptation, voilà pourquoi la seule stratégie possible est le conflit ouvert. Aucun compromis ne peut être possible avec un système qui récupère toute opposition, la paralyse, la neutralise, l’intègre. Jackson considère donc que le fascisme a pris une forme nouvelle, sélective. « L’Etat industriel, l’Etat fasciste moderne, a découvert qu’il est capital de dissimuler l’opulence et la vie de loisir de sa classe dirigeante en offrant aux classes inférieures une sorte de marché aux puces qu’on appelle consommation de masse. » Le pouvoir est centralisé, toutes les structures sont arrangées pour fournir l’illusion de la démocratie et assurer au capitalisme sa domination la plus complète. Les réformistes jouent un rôle essentiel : cooptés par le système, ils sont un rouage vital pour le système.

Jackson constate que les USA sont « une société de masse qui n’est pas une société de masse ; une société de masse faite par des autoritaires, dont les intérêts matériels à court terme sont parfaitement adaptés au développement du parfait État totalitaire et de son économie centralisée. »

Voilà pourquoi le fascisme ne peut être défini que dans la lutte pour la victoire du peuple sur lui. « Jamais nous n’aurons une définition complète du fascisme, parce qu’il est en constante évolution, montrant un visage nouveau chaque fois qu’il doit affronter une série donnée de problèmes de menaces contre la prédominance de la classe dirigeante, traditionaliste et capitaliste. Mais s’il fallait à toute force, pour parler clair, le définir d’un mot assez simple pour être compris de tous, ce mot serait « réforme. » Si on lui ajoute l’adjectif « économique », la définition sera plus précise. « Réforme économique », voilà qui se rapproche beaucoup d’une définition admissible des forces motrices du fascisme. »

Une lame dans la gorge du fascisme

De par sa situation, la communauté afro-américaine est en première ligne contre le fascisme ; le racisme ne vise justement qu’à empêcher la révolution par la peur de la communauté noire. Il faut donc que celle-ci assume son rôle et la tâche de l’avant-garde est de la guider dans cette tâche.

« Nous envoyons nos enfants dans des centres « culturels » dirigés par des hommes qui nous haïssent, qui haïssent la vérité. Il est clair qu’il vaudrait mieux qu’il n’y ait pas d’école. Brûlez-la, et toute la littérature fasciste, brûlez-la aussi. Les fascistes vont vous apprendre à intervertir le blanc et le noir – il y a de l’argent là-dessous. Brûlez tout ça. Sans la mission et les missionnaires, il n’y aurait pas de collaborateurs. Lisez le Petit Livre Rouge, c’est pour nous le seul moyen de redevenir nous-mêmes.

Brûlez tout cela, et donnez aux colonies de l’intérieur la caisse de dynamite de l’autodétermination, de l’anticolonialisme et de la pensée de Mao ! Noirs, Bruns, Blancs, tous nous sommes des victimes, il faut nous battre !

Au terme de cette lutte de masses, collective, naîtra un homme nouveau, il est l’avenir, le produit de l’évolution, il n’en sera que mieux équipé pour mener la véritable lutte, la lutte permanente post révolutionnaire – celle qui instaurera des rapports nouveaux entre les êtres humains. »

George Jackson est devenu le théoricien le plus expressif de l’oppression vécue par la population afro-américaine ; nul autre que lui n’a parlé de manière plus profonde de la psychologie, de l’esprit des personnes opprimées aux USA. Justement pour cela, il met le principe de révolte au coeur du processus révolutionnaire, de révolte révolutionnaire.

Jackson prône la continuité avec l’histoire du mouvement communiste né en Europe ; critiquant l’option « sexe – musique – drogues » d’une partie du mouvement contestataire, il lui oppose « Huey Newton et son idée de communes noires, établies au coeur des agglomérations populeuses de l’Etat ennemi. Cette idée admet la violence, autant qu’il en faudra pour faire aboutir les exigences du peuple et des travailleurs. Ces communes seront reliées par un parti d’avant-garde national et international, et unies aux autres sociétés révolutionnaires du monde (…).

Chez les Noirs, les traits autoritaires sont surtout les effets du terrorisme et de l’absence de stimulation intellectuelle. La commune les rachètera. Pour l’heure, le travailleur noir se borne à choisir la stratégie de survie la moins dangereuse et compliquée. Toutes les classes et toutes les personnes sont sujettes au syndrome autoritaire. C’est une régression atavique vers l’instinct grégaire (…). Nous ne pouvons pas nous retirer des villes (…). Il faut forcer les fascistes à se retirer. Et sous la protection des fusils qui les forceront à partir, nous bâtirons les nouvelles communes noires. Une lame dans la gorge du fascisme. »

Une lame dans la gorge du fascisme : tel est la nature et le devoir de la communauté afro-américaine dans le combat contre le fascisme « amérikkkain. »

Ibrahim Kaypakkaya

Présentation

Ibrahim Kaypakkaya (1949-1973) est l’une des principales figures du mouvement issu de 1968 en Turquie. Jeune étudiant il a analysé de manière approfondie la Turquie et en a conclu que celle-ci est un pays fasciste, le kémalisme correspondant à une forme de fascisme typique des pays néo-colonisés. Il meurt à 24 ans après avoir fondé une guérilla.

Le kémalisme : pseudo démocratie, vrai fascisme

Au sortir de la première guerre mondiale, la Turquie a vécu une « révolution », guidée par Mustafa Kémal et ayant amené une modernisation du pays, qui devint une république, défendant notamment la laïcité. Ibrahim Kaypakkaya a été le premier théoricien à considérer que cette révolution était en fait une révolution par en haut, instaurant un régime fasciste.

Si aujourd’hui l’extrême-gauche en Turquie considère ce pays comme fasciste, les avis divergent concernant le moment où le fascisme est apparu. Certains considèrent que le kémalisme a été trahi, d’autres que le kémalisme a modifié sa nature après avoir libéré le pays pour lui donner son indépendance.

Kaypakkaya affirme au contraire que le kémalisme est une révolution par en haut pour empêcher celle par en bas. Pour des raisons historiques, la Turquie était avant la première guerre mondiale l’empire ottoman ; totalement sous le contrôle des capitaux européens, il a été amené par l’Allemagne à s’engager à ses côtés dans le conflit mondial. Selon Kaypakkaya, qui reprend l’analyse de Mao Zedong sur la Chine, la « révolution » kémaliste n’a consisté qu’en la liquidation des anciennes couches semi-coloniales semi-féodales par des nouvelles. La « turquification » du pays s’explique ainsi : les couches sociales éjectées du pouvoir étaient notamment grecques et arméniennes. D’où les slogans nationalistes en Turquie valables encore aujourd’hui comme « un turc vaut monde » ou « heureux celui qui peut dire : je suis un Turc », ou la conception (appelée théorie soleil-langue) comme quoi toutes les langues du monde viennent du turc, etc.

La bourgeoisie commerçante turcophone a été obligé de s’opposer à l’intervention franco-anglaise suivant la défaite allemande en 1918 afin de sauver son existence, tout comme les propriétaires terriens mais cela n’est pas allé plus loin et ces couches sociales sont devenues « compradore. » « La révolution kémaliste est une révolution de la couche supérieure de la bourgeoisie commerçante, des propriétaires terriens, des usuriers turcs et un nombre plus faible de la bourgeoisie industrielle existante. C’est-à-dire que les chefs de la révolution sont les classes de la grande bourgeoisie compradore turque et les propriétaires terriens. La bourgeoisie moyenne avec un caractère national n’a pas participé à la révolution en tant que force guide. » (A propos du kémalisme).

Les coups d’Etat marquent le passage de la soumission à une puissance impérialiste à la soumission à une autre ; le putsch de 1950 amène ainsi la soumission aux USA. Même si le kémalisme a une apparence parfois démocratique, en pratique la culture et l’idéologie dominante présuppose une mobilisation nationaliste de masse orchestrée par la bourgeoisie compradore, qui participe aux plans des pays impérialistes et qui n’hésite pas d’ailleurs à avoir des visées expansionnistes – militaristes parallèlement à leurs plans à eux. Toute critique du kémalisme est interdite en Turquie, il est possible d’être « libre » mais seulement dans le cadre des valeurs kémalistes. Le masque est démocratique, mais c’est l’armée qui décide de tout en dernier ressort, « la réalité de la Turquie nous montre que le kémalisme est un anticommunisme fanatique. » (A propos du kémalisme).

La conception de Kaypakkaya est originale pour la Turquie, mais pas dans le monde, où dans les années 1960-1970 les partisans de Mao Zedong ont qualifié les pays d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine de « pays semi-féodaux semi-coloniaux » et appelé à suivre la « voie de la Chine. » Il s’agit alors d’une « guerre populaire » revenant à une « guerre de libération nationale », première étape d’une révolution devenant par la suite socialiste.

Zeev Sternhell

Présentation

Zeev Sternhell, né en 1935, est un universitaire israélien né en Pologne. Il est connu en France pour avoir été le seul historien institutionnel à considérer que le fascisme a existé en France. Sternhell considère même que l’idéologie fasciste est née en France dans la seconde moitié du 19ème siècle, avant d’être adoptée dans d’autres pays, notamment en Italie.

La France comme laboratoire idéologique du fascisme

A l’opposé de l’interprétation de Gramsci, Sternhell considère que le fascisme est une idéologie extrêmement cohérente, qui s’est développée lentement et synthétise plusieurs courants d’idées. Historien universitaire, Sternhell a étudié la France de la fin du 19ème siècle, notamment l’œuvre de Maurice Barrès, le principal intellectuel d’extrême droite avec Charles Maurras. Barrès critiquait le « déracinement », la perte des valeurs nationales, identitaires, et a développé ainsi une critique « de droite » du capitalisme.

Sternhell a de cette manière constaté que les conceptions du fascisme italien provenaient de France. Sternhell s’intéresse principalement à l’histoire des idées ; il analyse très peu les classes sociales ; ce qui l’intéresse, c’est l’idéologie. De là, il affirme que « Si l’Allemagne est la patrie de l’orthodoxie marxiste, la France est le laboratoire où se forgent les synthèses originales du XXème siècle.

C’est là que se livrent les premières batailles qui mettent aux prises le système libéral avec ses adversaires ; c’est en France que se fait cette première suture de nationalisme et de radicalisme social que fut le boulangisme ; c’est la France qui engendre aussi bien les premiers mouvements de masse de droite que ce premier gauchisme que représentent Hervé ou Lagardelle, gauchisme qui conduira finalement ses adeptes aux portes du fascisme. » (Zeev Sternhell, La droite révolutionnaire : les origines françaises du fascisme 1885-1914)

Pour Sternhell en effet, le fascisme est le fruit d’un refus du marxisme par une partie de la gauche française. A la fin du 19ème siècle le courant syndicaliste révolutionnaire est très puissant en France, il domine la CGT et s’oppose à la social-démocratie. Rejetant le marxisme qu’ils assimilent au réformisme social-démocrate, les syndicalistes révolutionnaires vont chercher d’autres voies. Est alors élaboré par Georges Sorel (1847-1922) le principe de la « grève générale » qui sert de mythe mobilisateur, avec la « violence créatrice » des masses organisées en syndicats. « Le syndicat : tout l’avenir du socialisme réside dans le développement autonome des syndicats ouvriers » (Matériaux pour une théorie du prolétariat).

Mais les masses restant rétives au projet syndicaliste révolutionnaire, la déception amène l’adhésion massive à l’idéologie nationaliste. C’est en quelque sorte un retour à l’idéologie de Proudhon soutenu par Napoléon III, et la mise en avant du corporatisme : la société est divisée en corporations, le tout chapeauté par l’Etat. Les royalistes de l’Action française s’empresseront de reprendre cette idée, expliquant que le royalisme c’est « l’anarchie plus un » : le roi au milieu des corporations maintient la cohésion sociale.

Et cela explique aussi pourquoi en 1914, les syndicalistes révolutionnaires s’engageront massivement dans l’Union sacrée, jusqu’à Emile Pouget qui expliquait avant celle-ci les valeurs du sabotage contre le capitalisme.

Comme le dit Sternhell, « Incontestablement, certains syndicalistes révolutionnaires se considèrent comme une aristocratie nouvelle menant à la guerre – la guerre sociale – l’immense armée des prolétaires ».

Comme Sorel et Berth, les autres théoriciens de ce syndicalisme subissent aussi l’influence de Nietzsche. Ils accueillent avec faveur son mépris de la mentalité bourgeoise et n’hésitent pas à faire un révolutionnaire de son surhomme.

Son concept de l’élite, l’importance qu’il attache à la violence, à l’héroïsme, au dynamisme et à la foi, à l’activisme en somme, vont fortement modifier le marxisme jusque-là professé par les syndicalistes. Dès lors, ceux-ci vont mettre l’accent sur la puissance créatrice de l’individu et sa capacité de changer le cours de l’histoire.

L’élan révolutionnaire devient ainsi fonction de foi et non plus conscience de l’évolution historique. Voilà pourquoi la rencontre avec l’Action française ne sera pas fortuite, mais le résultat d’une conception très proche du politique et des forces historiques. » (Zeev Sternhell, Ni droite ni gauche : l’idéologie fasciste en France)

Le fascisme comme « refus de la vie commode »

Dans la logique de Sternhell, le fascisme est une idéologie quasi mystique, un idéalisme « antibourgeois », une version « révolutionnaire », anti-matérialiste. Le « refus de la vie commode » mis en avant par Mussolini est en quelque sorte une tentative de dépasser le pourrissement des institutions pour éviter que le dépassement ne soit fait par les marxistes. Le fascisme forme une nouvelle élite, aux valeurs de combat, capable de restaurer les valeurs, de créer des institutions nouvelles, s’exprimant par la guerre vue comme une « hygiène de vie. »

Sternhell analyse précisément cette idéologie qu’est le fascisme : « Le sens de l’urgence d’une renaissance physique de la nation est alors extrêmement vif. Cette idolâtrie du sport et de l’activité physique, la vénération de la vie en plein air, mais aussi de la vie en groupe et de l’esprit d’équipe, permettent de creuser un fossé quasiment charnel entre la société libérale et bourgeoise, sédentaire, conformiste et individualiste, et le nouveau monde fasciste, viril, puissant, fondé sur l’exaltation de ces valeurs collectives par excellence que sont la nation et la race. « Une nation est une, exactement comme est une l’équipe sportive » écrit Brasillach… » (Zeev Sternhell, Ni droite ni gauche : l’idéologie fasciste en France).

Mais l’historien souligne également de manière très nette l’aspect anti-matérialiste du fascisme. Le fascisme se pose comme antimarxisme, comme anti-matérialisme ; pour lui la solution est dans l’idéalisme, dans le fait de transcender son être tel un aristocrate pour servir le grand tout qu’est la nation.

Selon Sternhell, l’idéologie fasciste n’aurait pas pu naître de cette manière s’il n’y avait pas eu des syndicalistes révolutionnaires pourra affirmer que le marxisme était faux, qu’il prétendait expliquer tout alors que ce n’était pas possible. Le fascisme se fonde sur une critique du marxisme faite au sein de la gauche.« Les divers courants de la psychanalyse, les disciples et les vulgarisateurs de Freud ont abondamment développé les découvertes du maître pour en conclure l’impuissance de l’homme à changer son propre sort ou le cours de l’histoire. Selon eux, la condition humaine est fixée pour l’éternité par les impulsions de l’inconscient.

L’œuvre de Le Bon [auteur de Psychologie des foules], de Tarde, de Freud, de Jung, favorise grandement la percée d’une pensée politique anti-intellectualiste, anti-rationaliste et déterministe.

Que Freud se doit lui-même défini comme conservateur n’est pas fortuit ; qu’il fut finalement très proche d’un Walras, d’un Pareto ou d’un Mosca n’est pas une coïncidence inexplicable.

Et ce n’est pas non plus l’effet du hasard si les Origines de la France contemporaine [de Taine] présentent des ressemblances avec Psychologie collective et analyse du moi [de Freud].

Toute cette convergence d’idées tient de l’essence d’une même idéologie marquée par la crainte de la foule, de la vile populace et des forces obscures mises à jour par la démocratie. » (Zeev Sternhell, Maurice Barrès et le nationalisme français).

Le fascisme c’est donc le rejet de la démocratie en tant que telle : Sternhell n’est jamais ouvertement clair à ce sujet, mais il est évident de ce qu’il explique que le fascisme se combat par un front populaire. Et il est évident ici que ce front populaire doit avoir des valeurs antifascistes, c’est-à-dire anti-aristocratiques, anti-élitistes.

C’est seulement en France qu’existe cette image « progressiste » ou « créatrice » de Nietzsche, véhiculée par des philosophes français. En Allemagne comme dans tous les autres pays, Nietzsche a toujours été compris comme un ultra-conservateur élitiste, haïssant le peuple et appelant à la naissance des surhommes.

Le philosophe allemand de la fin du 19ème siècle (donc de la même époque que Marx) est ainsi presque un modèle pour comprendre les valeurs du fascisme : « Son dégoût [à Nietzsche] de la réalité, de la société moderne et du progrès technique l’amènent, à la fin de sa vie, non seulement à dénoncer la civilisation de son temps, mais à souhaiter sa ruine et à annoncer l’avènement d’un âge nouveau, héroïque et viril.

Le nouveau type d’homme vivra dangereusement et sera fait pour dominer. L’humanité selon Nietzsche se divise en vile multitude et en élite : chacune de ces deux catégories remplit une fonction différente et a une morale différente. L’élitisme nieztschéen n’est pas un phénomène isolé : il se rencontre avec l’élitisme de Renan et de Taine, avec les conceptions sociales de Dostoïevsky, ou encore avec l’élitisme que Mosca, Pareto et l’école italienne de sociologie politique ont érigé en un véritable système de gouvernement (…).

Bien sûr, la philosophie de Nietzsche n’a souvent que peu de chose à voir avec la légende nietzschéenne, ou même avec le nietzschéisme élémentaire qui se répand alors bien au-delà du cercle des lecteurs attentifs, dans la plupart des cas d’ailleurs dans un sens totalement opposé à celui que Nietzsche lui-même donnait à ses intentions.

C’est pourtant ce nietzschéisme là qui influencera si profondément la jeune génération européenne de la fin du siècle. C’est ce nietzschéisme qui, avec le message de Dostoïevsky dont le nationalisme russe rappelle parfaitement le pangermanisme de Treitschke et dont la haine de la civilisation scientifique et industrielle et du rationalisme occidental est sœur de la haine de Nietzsche, formera cette synthèse curieuse et qui devrait être plus tard terriblement explosive.

En condamnant le positivisme, cette synthèse ne s’attaque plus seulement à certaines structures sociales ou à la nature des institutions politiques, mais aussi à la civilisation occidentale en soi, considérée comme radicalement viciée. » (Zeev Sternhell : Maurice Barrès et le nationalisme français)

Toute cette évolution explique paradoxalement pourquoi en France le fascisme a eu du mal à se développer, tout en conservant des bastions. « Il convient de mentionner le niveau intellectuel tout à fait exceptionnel de la littérature et de la pensée fascistes [en France]. L’oeuvre de Gentile mis à part, il n’existe nulle part en Europe d’idéologie fasciste de qualité comparable.

Il importe ensuite de souligner que, parallèlement à l’aspect mystique et irrationnel, romantique et émotionnel, le fascisme français s’est donné aussi une dimension planiste, technocratique et « manageriale », serait-on tenté de dire. Cet aspect essentiel, et souvent méconnu, du fascisme provient de la crise du socialisme d’alors, elle-même résultat de l’impuissance de la pensée marxiste à répondre au défi que présente la crise du capitalisme.

Plus qu’ailleurs, c’est en France que fleurissent toutes les chapelles du fascisme, tous les clans et groupuscules possibles et imaginables. Ce foisonnement de tendances et d’écoles est certes pour beaucoup dans l’impuissance politique du fascisme français. Mais il atteste aussi de sa richesse idéologique et de son potentiel. L’imprégnation fasciste dans ce pays fut bien plus profonde et les milieux touchés bien plus nombreux qu’on ne l’imagine ou qu’on ne le reconnaît d’ordinaire » (Zeev Sternhell, Ni droite ni gauche : l’idéologie fasciste en France).

Moishe Postone

Présentation

Moishe Postone, né en 1942, est un universitaire nord-américain. S’appuyant sur les travaux de Marx, il a étudié la théorie de la valeur ainsi que l’antisémitisme.

Les camps de la mort : une usine capitaliste inversée

Gossweiler n’a pas étudié ni la culture ni l’antisémitisme ; son travail se fonde uniquement sur la formation pratique et théorique des structures nazies. La thèse de Postone, elle, met l’accent sur le côté froid et « rationnel » du nazisme, le fait que le génocide ait été « calculé ». La population juive a été exterminée sans qu’aucun intérêt matériel n’existe ; les nazis considéraient cela comme leur « mission », et même leur mission « centrale », prioritaire. Selon Postone, « ni une explication fonctionnaliste du meurtre de masse ni une théorie de l’antisémitisme centrée sur la notion de bouc émissaire ne sauraient fournir d’explication satisfaisante au fait que, pendant les dernières années de la guerre, une importante partie des chemins de fer fut utilisée pour transporter les juifs vers les chambres à gaz et non pour soutenir la logistique de l’armée alors que la Wehrmacht était écrasée par l’Armée rouge.

Une fois reconnue la spécificité qualitative de l’anéantissement du judaïsme européen,
il devient évident que toutes les tentatives d’explication qui s’appuient sur les notions de capitalisme, de racisme, de bureaucratie, de répression sexuelle ou de personnalité autoritaire demeurent beaucoup trop générales » (Antisémitisme et national-socialisme).

Qui est alors responsable du génocide juif ? Postone se fonde uniquement sur le principe du « fétichisme de la marchandise » élaborée par Karl Marx dans le Capital. Il va, en s’appuyant sur cela, élaborer l’explication la plus originale du génocide juif, explication qui aura un énorme succès au sein du mouvement autonome en Allemagne. Selon lui, c’est la marchandise elle-même qui doit être étudiée. Postone constate en effet que, « quand on considère les caractéristiques spécifiques du pouvoir que l’antisémitisme moderne attribue aux juifs – abstraction, insaisissabilité, universalité et mobilité –, on remarque qu’il s’agit là des caractéristiques d’une des dimensions des formes sociales que Marx a analysées : la valeur » (Antisémitisme et national-socialisme).

En quelque sorte, les nazis ont pris les « Juifs » comme cible de leur « anticapitalisme » de la même manière que Proudhon avait pris comme cible l’argent (et que Proudhon ait été antisémite ne relève pas du hasard vu l’imaginaire antisémite). Dans la logique de Postone, Proudhon opposait le concret – le travail – à l’abstrait, c’est-à-dire l’argent, car il ne comprenait pas les rapports sociaux comme Marx a pu le faire. « Le capitalisme se caractérise par des rapports sociaux médiatisés, objectivés dans des formes catégorielles dont l’argent est l’une des expressions et non la cause. En d’autres termes, Proudhon a confondu la forme phénoménale du capitalisme – l’argent en tant qu’objectivation de l’abstrait – avec l’essence du capitalisme » (Antisémitisme et national-socialisme).

Et les nazis ont fait de même ; ils ont voulu purifier le capitalisme de l’élément abstrait, personnifié pour eux en la personne du « Juif ». L’usine capitaliste est un lieu où est produite la valeur, production qui, « malheureusement », doit prendre la forme d’une production de biens, de valeurs d’usage. C’est en tant que support nécessaire de l’abstrait que le concret est produit. Les camps d’extermination n’étaient pas la version d’horreur d’une telle usine – il faut y voir au contraire la négation « anticapitaliste », grotesque, aryenne, de celle-ci. Auschwitz était une usine à « détruire la valeur », c’est-à-dire à détruire les personnifications de l’abstrait » (Antisémitisme et national-socialisme).

Les « Juifs » étaient ainsi un fétiche négatif, l’expression de la finance, de l’argent, de l’abstrait, l’abstraction elle-même : le nazisme les révèle et les liquide, pour rendre la société pure. Voilà pourquoi le nazisme mettait l’accent sur la pureté, la communauté, la race : il s’agissait d’un « anticapitalisme » idéaliste, servant naturellement les capitalistes.

Le nazisme : un anticapitalisme idéaliste, romantique

Les thèses de Postone sont uniques ; c’est la seule fois où l’antisémitisme moderne a été étudié à la perspective des thèses de Marx sur la marchandise. Pour en arriver à ces thèses, Postone a considéré que l’ensemble de la culture « chrétienne – occidentale » européenne avait une composante antisémite, liant les Juifs avec le « pouvoir » (celui de tuer Jésus, de créer le capitalisme, d’amener le socialisme, etc.). Le racisme anti-juif a cela de particulier que non seulement la population juive est vue comme étant composée de « sous-humains », comme pour les autres racismes, mais il s’y ajoute des éléments comme le côté insaisissable, invisible : parce que le « pouvoir » juif n’est pas « enraciné », il est « partout », caché, tout puissant, conspiratif. Et ces éléments différents des autres racismes en amène un autre : l’aspect « systématique » ou (soit disant) scientifique de l’antisémitisme moderne, car l’antisémitisme moderne prétend absolument tout expliquer.

Postone constate alors que toutes les caractéristiques que l’antisémitisme moderne donne aux « Juifs » – abstrait, insaisissable, mobile, universel-, sont les mêmes caractéristiques que possèdent en réalité la valeur de la marchandise, car une marchandise est d’un côté un objet utile et concret, mais de l’autre une entité abstraite, dont on s’explique mal ou pas la valeur, le « prix », la « valeur. » Postone considère alors que sa thèse est la seule valable, car s’il est vrai que le fascisme s’imagine être une « révolte contre le monde moderne », le fait est qu’il ne s’est jamais « révolté » contre l’industrie, alors qu’il a prétendu (soit disant) le faire contre la finance. Et pour cause : l’antisémitisme moderne est lié à l’aliénation, au fait que les marchandises semblent s’échapper des mains du travailleur pour être jetées sur le marché. Le travail concret devient abstrait car le fruit du travail est arraché des mains du travailleur, d’où l’apologie par les nazis de la féodalité, des corporations, de l’époque où les travailleurs étaient des artisans, etc., par opposition à la population juive personnifiant pour les nazis l’aspect « abstrait. » La communauté (nationale) ne peut devenir elle-même qu’en supprimant le côté abstrait ; telle est l’idéologie de l’« authenticité » mis en avant par le nazisme.

Il n’y a plus d’histoire propre au capitalisme, il n’y a que la communauté en général face à un abstrait particulier.

Voilà ce qui explique également la forme « romantique » du nazisme, sa conception « anti-bourgeoise » (alors qu’en fait le nazisme est un phénomène vivant dans le capitalisme et par lui, et non pas contre lui). L’anticapitalisme romantique ne s’intéresse qu’aux formes de l’abstraction, formes qu’il oppose à la réalité « naturelle », évidemment communautaire ou nationale selon lui. A l’opposé du marxisme, le travail concret est considéré comme « non capitaliste », voire « anticapitaliste. » De fait, le socialisme utopique et l’anarchisme ont une conception similaire : ils opposent une société « vraie », quasiment un « organisme », qui est « parasitée. »

Voilà pourquoi l’anticapitalisme romantique ne s’oppose pas aux machines, au machinisme, à l’industrie : « dans ce type d’« anticapitalisme » fétichisé, tant le sang que la machine sont vus comme principes concrets opposés à l’abstrait. L’accent positif mis sur la « nature », le sang, le sol, le travail concret, la communauté (Gemeinschaft) s’accorde sans problème avec une glorification de la technologie et du capital industriel. »

Pour Postone, le nazisme sert le culte de la technologie, le capital industriel. Si le nazisme se présente comme un « retour en arrière » aux valeurs féodales, comme une « nostalgie », en réalité il est l’expression du passage du capitalisme libéral au capitalisme industriel organisé, passage où la vision de la société est « biologisée. » Le « Juif » n’est pas seulement équivalent à l’argent, il devient la personnification du capitalisme lui-même.

Postone a donc une compréhension du nazisme différente de Dimitrov (ou Gossweiler) ; s’il explique l’antisémitisme par la question de « l’abstrait » et du « concret », il pousse la question du fétichisme de la marchandise tellement loin qu’il explique qu’il s’est développé un faux marxisme, une idéologie totalement coupée de la réalité et interprétant le monde de manière délirante.

Ernst Nolte

Présentation

Ernst Nolte est un universitaire allemand ; ultra-conservateur, il est le chef de file de ce qui est le courant dominant idéologiquement dans l’Etat allemand. Il est une référence pour un auteur comme Stéphane Courtois.

Le fascisme comme réponse au communisme

Selon Nolte, le fascisme n’est qu’une « réaction » ; il est un « totalitarisme » qui n’est apparu qu’en réponse à un autre totalitarisme considéré comme une menace : le communisme. Le fascisme est « une copie brouillée du bolchevisme. » Selon lui, « ce qu’il y a dans le national-socialisme de plus essentiel, c’est son rapport au marxisme, au communisme particulièrement, dans la forme qu’il a prise grâce à la victoire des bolcheviks » (La Guerre civile européenne). Pour cet auteur ultraconservateur, le nazisme ne s’explique que par le communisme, et c’est là qu’il faut chercher le premier « mal. »

Dans un article ayant fait scandale et ayant amené des intellectuels à le traiter de « révisionniste », Nolte explique que « L’archipel du Goulag n’est-il pas plus originel qu’Auschwitz ? L’assassinat pour raison de classe perpétré par les bolcheviks n’est-il pas le précédent logique et factuel de l’assassinat pour raison de race perpétré par les nazis ? » (Un passé qui ne veut pas passer).

Pour Nolte, le fascisme a des caractéristiques relevant du communisme, bien qu’en tant qu’idéologie il soit en définitif un « antimarxisme. » La folie destructrice nazie ne s’explique que comme « réaction » folle au « génocide de classe » pratiqué par les bolchéviks, puis aux actions des partisans communistes contre l’occupation nazie. De la même manière, niant la culture « völkisch », il explique l’antisémitisme des années 1930 pratiqué par les nazis comme une « réaction » à la politique internationale (notamment face à l’Angleterre), Hitler utilisant la population juive comme « cible » et explication de ce qui le dans monde.

« Hitler a trouvé sa clé d’explication dans les Juifs. Le vrai problème qui provoquait la fureur d’Hitler n’était pas les Juifs en tant que tels mais ce grand mouvement mondial qui menaçait de détruire l’identité allemande. Hitler était naturellement un nationaliste ; il n’était pas seulement un antimarxiste. C’était un nationaliste radical antimarxiste. Chacun sait son succès. Mais ce régime national-socialiste était une opposition imitative. Le marxisme était vraiment l’ennemi. L’antibolchevisme n’était pas, comme certains le pensent, un simple thème rhétorique, une façon de parler. Mon opinion est que l’antibolchevisme était authentique, que c’était quelque chose d’essentiel, d’originel dans le national-socialisme, pour plusieurs raisons. Hitler était raciste, naturellement, parce qu’il était un nationaliste extrémisé. Il croyait que l’Allemagne était menacée par ce courant international. Il voulait défendre la nation allemande mais il ne pouvait faire cela sans développer un certain internationalisme lui-même. C’est cette imitation qui fait du nazisme quelque chose de similaire au phénomène originel (…). Ma thèse est que Maurras, pour ainsi dire, était un Hitler plus profond et moins unilatéral. Maurras voit les Juifs, les étrangers, les protestants etc., comme une troupe d’ennemis. » (Un entretien avec Ernst Nolte).

Fascisme et libéralisme

Mais Nolte va plus loin : analysant le fascisme italien, le nazisme allemand et l’Action française, Nolte explique finalement que le fascisme est un mouvement anti-communiste prenant la direction d’un mouvement contre la « modernité » ; il considère même que l’Action française était la « thèse », le fascisme italien l’« antithèse » et le nazisme la « synthèse » des deux précédents mouvements fascistes.

L’anticommunisme n’est que l’aspect politique ; sur le plan sociologique le fascisme se veut « anti-bourgeois » et utilisant le terme de « métapolitique » largement employé par les néo-fascistes par la suite, pour expliquer que le fascisme est une philosophie contre la « transcendance. » Nolte résume tout au libéralisme, dont il est un grand défenseur, par exemple en s’opposant à une répression plus grande en Allemagne contre les négationnistes, et en même temps une théorie l’ayant amené à devenir une grande référence pour l’extrême droite. « A mes yeux la tâche politique majeure de l’époque actuelle est de réintégrer dans le système la droite et la gauche. Sous le signe de la Première Guerre mondiale elles avaient évolué vers une forme d’autonomie d’un activisme extrême, pour aboutir à des États totalitaires à parti unique ; après les lourdes épreuves qu’elles ont subies au cours de ce siècle, et bien qu’elles aient changé une nouvelle fois, elles demeurent des réalités nettement identifiables, il faut les réintégrer dans le système (…).

Ce n’est pas le totalitarisme d’un nouveau fascisme ou d’un nouveau bolchevisme qui représente aujourd’hui un réel danger, mais le totalitarisme d’un genre tout différent, celui d’un système libéral totalement débridé que l’on ferait mieux d’appeler « libérisme » car il s’est libéré de tous les contrepoids auxquels il devait jusqu’ici sa signification et son importance. » (Entretien à la Nouvelle revue certitudes).

Nolte contribue largement à l’entreprise visant à « déculpabiliser » l’Allemagne vis-à-vis du nazisme, et ses thèses sont devenues une cible générale de la part des antifascistes.

Otto Rühle

Présentation

L’Allemand Otto Rühle (1874-1943) est une figure du mouvement appelé par Lénine le « gauchisme ». Militant socialiste proche de Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht, opposé pareillement à la première guerre mondiale, il fait partie du Parti Communiste d’Allemagne à sa fondation. Il en est exclu en 1919 pour « gauchisme » et participe à la naissance du Parti Communiste des Ouvriers d’Allemagne (KAPD), puis à l’Union générale des travailleurs d’Allemagne – Organisation unitaire, petite scission de l’Union Générale des Travailleurs d’Allemagne, elle-même scission du KAPD, puis n’est plus organisé à partir de 1924, se rapprochant de l’anarchisme et écrit de nombreuses œuvres sur l’éducation et la psychologie individuelle. Il meurt en exil au Mexique.

Fascisme & bolchévisme

Pour Rühle les choses sont très claires : le bolchevisme est la matrice du fascisme, de par son autoritarisme et sa bureaucratie. Le bolchevisme n’a fait que réaliser le triomphe du capitalisme en Russie, sous la forme « capitaliste d’Etat », et donc « fasciste. » Dans Fascisme brun, fascisme rouge, il explique que « En Russie, le bolchévisme connut le même sort. La victoire du parti de Lénine suffit pour instaurer le capitalisme, mais non pour réaliser le socialisme. Et le capitalisme, non pas au vieux sens du terme, mais conformément à son développement général, le capitalisme d’Etat. Le fascisme russe, sous la forme de la dictature stalinienne, s’est montré totalement adapté à cette nécessité économique. »

Selon Rühle, tout le problème vient de la forme « parti » ; c’est cette forme qui est la cause de tous les malheurs du prolétariat. Si Rosa Luxembourg n’a pas réussi à mener la révolution allemande de 1918, ce n’est pas parce que son parti était trop faible (par rapport au modèle bolchévik), mais parce qu’il s’agissait d’un parti. Rühle reprend en fait, sans le savoir, les arguments syndicalistes-révolutionnaires de la France du 19ème siècle.

La conséquence est alors logique : « la lutte contre le fascisme commence par la lutte contre le bolchevisme. » Car le bolchevisme est le modèle du fascisme et du nazisme : « Il faut placer la Russie au premier rang des nouveaux États totalitaires. Elle a été la première à adopter le nouveau principe d’État. C’est elle qui a poussée le plus loin son application. Elle a été la première à établir une dictature constitutionnelle, avec le système de terreur politique et administrative qui l’accompagne. Adoptant toutes les caractéristiques de l’État totalitaire, elle devint ainsi le modèle pour tous les pays contraints à renoncer au système démocratique pour se tourner vers la dictature. La Russie a servi d’exemple au fascisme. » (La lutte contre le fascisme commence par la lutte contre le bolchevisme).

Le fascisme comme « sous-produit »

En publiant La lutte contre le fascisme commence par la lutte contre le bolchevisme en septembre 1939, Rühle appelle donc à lutter contre l’URSS à la toute veille de la seconde guerre mondiale et alors que le régime nazi est au pouvoir depuis six années déjà. Dans sa perspective, seul le prolétariat est le protagoniste de notre époque ; le fascisme n’existe pas ou ne peut être qu’un épiphénomène, un sous-produit. Il peut donc prolonger sa critique (revendiquée d’ultragauche) des positions de Lénine en la prolongeant contre l’URSS et l’Internationale Communiste, accusant « les léninistes Staline et Dimitrov de réaliser un compromis avec la petite bourgeoisie pour lancer le mouvement loufoque des « Fronts populaires ». » (La lutte contre le fascisme commence par la lutte contre le bolchevisme). Il considère même que Lénine est à l’origine du type de régime nationaliste.

De la « centralisation » aux « méthodes terroristes », c’est le bolchévisme qui est le modèle du fascisme. « Nationalisme, autoritarisme, centralisme, direction du chef, politique de pouvoir, règne de la terreur, dynamiques mécanistes, incapacité à socialiser— tous ces traits fondamentaux du fascisme existaient et existent dans le bolchevisme. Le fascisme n’est qu’une simple copie du bolchevisme. Pour cette raison, la lutte contre le fascisme doit commencer par la lutte contre le bolchevisme. » (La lutte contre le fascisme commence par la lutte contre le bolchevisme).

Il va de soi que les positions de Rühle n’ont aucun impact historique, à part dans certains cercles d’extrême-gauche faisant de la critique de l’URSS de Lénine et Staline leur seule activité.

Wilhelm Reich

Présentation

Wilhelm Reich (1897-1957) est un psychiatre autrichien ayant adhéré à la psychanalyse.

Prônant la libération sexuelle totale en opposition à Freud, il se rapproche des communistes avant de rompre avec eux. Il meurt aux USA où il s’était exilé, en prison en raison de pratiques considérées comme sectaires et farfelues, Reich considérant qu’il avait découvert une énergie secrète au coeur de la vie (l’« orgone »).

Le besoin de communisme à travers la sexualité

Médecin, Wilhelm Reich adhère aux thèses de la psychanalyse et il est l’un des premiers disciples de Sigmund Freud. Mais il décide assez vite de rompre avec lui : pour Freud en effet la sexualité en elle-même n’a aucune valeur, et sa satisfaction va à l’encontre de la civilisation, car la culture est le fruit d’une énergie sexuelle déplacée vers la culture.

Wilhelm Reich s’oppose formellement à cette conception et dans La révolution sexuelle, prône la libération complète de la sexualité. Pour Reich, l’amour libre est la condition sine qua non d’une vie épanouie. Il rejoint alors les rangs socialistes puis communistes, et quitte alors l’Autriche pour l’Allemagne, où il rejoint les rangs du Parti Communiste d’Allemagne, qui mettait systématiquement en place de grandes structures populaires.

Reich organise alors la Sexpol, c’est-à-dire une organisme d’agit-prop traitant des conditions de vie des masses et de leur sexualité : l’Association allemande pour une politique sexuelle prolétarienne. Reich constate notamment l’impossibilité matérielle d’avoir une sexualité, en raison de la pénurie de logements.

Mais le conflit entre Reich et les communistes était inévitable, car pour les psychanalystes la sexualité détermine tout, alors que pour les communistes c’est la lutte des classes qui est centrale. A cela s’ajoute les problèmes idéologiques : alors que le Parti Communiste d’Allemagne avait lutté sans compromis pour la dépénalisation de l’homosexualité, Reich, fidèle en cela à la ligne psychanalyste, voyait en elle une forme de maladie : pour lui tout ce qui est politique est subordonné à la psychanalyse libératrice.

Wilhelm Reich rompra donc avec les communistes, qui lui reprochaient finalement de ne pas être marxiste, en se plaçant du point de vue de la consommation, et non de la production. Il élaborera par la suite ses thèses sur la psychologie de masse du fascisme, mettant la sexualité au centre de tout.

Psychologie de masse du fascisme

Selon Wilhelm Reich, en raison de la répression de la sexualité, les masses – comprises comme un agrégat de « gens » et non plus vraiment en terme de classes sociales – ont une personnalité rabougrie, autoritaire, qui fait que Hitler est « désiré. » Reich explique ainsi que la croix gammée en tant que symbole a joué un rôle essentiel sur la psychologie des gens, que de par sa forme elle a joué un rôle dans leur inconscient. Le nazisme est compris comme une « peste émotionnelle. » C’est pour Reich un mouvement de masse, qui est l’expression du besoin d’orgasme des masses, le seul moyen qu’elles ont trouvé, selon lui, pour satisfaire leur sexualité. « Des concepts réactionnaires s’ajoutant à une émotion révolutionnaire ont pour résultat la mentalité fasciste » explique-til dans Psychologie de masse du fascisme. « Le fascisme en tant que mouvement politique se distingue de tous les autres partis réactionnaires par le fait qu’il est accepté et préconisé par les masses » ; « La psychologie individuelle du Führer réjouit et assouvit les penchants des masses. »

Reich a donc poussé sa thèse jusqu’au bout : selon lui l’insatisfaction des masses dure depuis des millénaires, et en définitive prise individuellement, chaque personne est incapable de s’arracher à la réalité. Reich considère en effet comme juste la thèse marxiste comme quoi l’histoire de l’humanité a débuté avec le communisme primitif, le matriarcat. Mais il rejette l’économie politique marxiste comme inopérante ; pour lui, c’est la sexualité qui explique le fascisme. « La politique sexuelle du mouvement révolutionnaire a été jusqu’ici un échec : cet échec est dû au fait qu’il n’a pas su opposer des armes efficaces aux tentatives couronnées de succès de la réaction pour mettre à son service les forces de refoulement sexuel agissant dans l’homme. » Wilhelm Reich considère que le marxisme est un pur économisme, qu’il faut donc rejeter en ne considérant que la « structure mentale. » « La révolution dans la superstructure idéologique fait faillite parce que le support de cette révolution, la structure psychique des êtres humains n’a pas changé. » Émigré aux USA et ayant abandonné toute lutte politique au sein des masses en raison de leur « incapacité », Reich s’est logiquement lancé dans une quête éperdue de « scientifique fou » en quête du saint Graal : « l’énergie » secrète au coeur de la vie des êtres humains et qui se révèle dans l’orgasme. Il a alors repris ses thèses émises au départ de son activité dans la psychanalyse : « La formule de l’orgasme (tension-charge-décharge-détente), écrit-il, se présente comme la formule essentielle de la vie. » (La fonction de l’orgasme, 1926).

Inévitablement, marxisme et nazisme passent alors pour lui sur le même plan, en tant qu’idéologies opposées au développement individuel « libre », développement qui passe par le rejet de tout « totalitarisme » ayant une emprise sur les « individus. »

Annexe

Chronique des relations entre le NSDAP et le capital monopolistique d’octobre 1923 au 30 janvier 1933 (sélection), extrait de De Weimar à Hitler : Les causes de l’avènement de la dictature fasciste, de Kurt Gossweiler.

Octobre 1923 Fritz Thyssen remet au général Ludendorff 100000 marks-or pour le NSDAP.

8/9 novembre 1923 Putsch de Hitler et de Ludendorff à Munich.

24 février – 1er avril 1924 Procès contre Hitler, Ludendorff et leurs complices à Munich. Le tribunal permet à Hitler de faire du procès une tribune pour la propagande du NSDAP. Il empêche –d’après les déclarations du fonctionnaire SPD Hoegner, cité comme témoin au procès– « d’examiner aussi à fond qu’il n’aurait fallu le mode de financement du mouvement hitlérien ».

À partir de 1925 Thyssen recommence à financer le NSDAP, bien qu’il soit membre
d’autres partis – d’abord du Parti du Centre, puis du DNVP.

1926 Hitler parle un peu partout en Allemagne devant des assemblées de grands entrepreneurs.

1927 Wilhelm Keppler, industriel de la chimie, adhère au NSDAP.

4 juillet 1927 Emil Kirdorf, un des industriels les plus puissants de la Ruhr, prend personnellement contact avec Hitler et quitte peu après le DNVP pour le NSDAP. Sa carte de membre porte le numéro 71.032. Il s’arrange pour que le NSDAP reçoive des subsides du fonds politique du cartel minier.

1928 Thyssen finance pour une immense partie l’achat et la transformation de la « Maison brune » (Braunes Haus) à Munich.

1928 Après l’arrivée de Hugenberg à la direction du DNVP, Kirdorf revient au DNVP et quitte le NSDAP. Il garde néanmoins des relations personnelles amicales avec Hitler et fait en sorte que le NSDAP continue à recevoir des subventions de l’industrie lourde.

1928 Otto Dietrich, gendre de Reismann-Grone, le pangermaniste et éditeur du journal de l’industrie lourde de Rhénanie- Westphalie, jusque-là rédacteur commercial au Deutschnationalen München-Augsburger Abendzeitung, devient membre du NSDAP et établit des contacts plus intenses avec l’industrie lourde de la Ruhr. Il prend la direction de la section journalistique du NSDAP.

1928/29 Le programme du NSDAP est modifié, on ajoute de nouveaux commentaires aux fameux « 25 points » qui suppriment les agressions contre le capital et les limitent au capital « rapace » juif.

Août 1929 Emil Kirdorf est invité d’honneur du congrès national du NSDAP à Nuremberg. 1929/30 Alliance étroite entre le DNVP et le NSDAP dans la campagne pour le référendum sur le « Plan Young ».

Au plus tard au début 1930 Début du soutien du banquier Kurt von Schröder au NSDAP. 14 septembre 1930 Grand succès électoral pour le NSDAP aux élections fédérales. Les millions des entrepreneurs rapportent 6 millions de voix.

25 septembre 1930 Hitler jure de respecter la légalité au procès devant la Cour suprême du Reich contre les officiers nationaux-socialistes de la Reichswehr, Ludin, Scheringer et Wendt. Fin septembre 1930 Walter Tengelmann, directeur de la Gelsenkirchner Bergwerk AG, adhère au NSDAP.

Automne 1930 Hjalmar Schacht fait un voyage aux États- Unis pour convaincre les hauts représentants de la finance américaine qu’un gouvernement nazi ne présenterait aucun danger pour les investissements américains en Allemagne, mais constituerait bien au contraire un rempart contre le bolchevisme.

5 octobre 1930 Hitler s’entretient avec le chancelier Brüning. Ensuite, il mange avec le directeur de la Deutsche Bank und Disconto-Gesellschaft, Emil Georg von. Stauss. Stauss (à l’époque encore membre du DVP) commence à soutenir le NSDAP.

Fin 1930 Walter Funk, jusque-là éditeur du journal destiné à la grande bourgeoisie Berliner Börsenzeitung, adhère au NSDAP et devient conseiller économique de la direction du NSDAP et homme de contact avec les milieux de la banque et de l’industrie.

1930 Le prince Auguste-Guillaume Hohenzollern (« Auwi ») entre dans la SA.

25 décembre 1930 Le général von Seeckt déclare dans le Deutsche Allgemeine Zeitung : « À la question de savoir si la participation du parti hitlérien à un gouvernement est souhaitable, je réponds sans réserve un grand “oui”. » Dans le même numéro de ce journal, Hjalmar Schacht déclare : « S’il est impossible de diriger sans les sociaux-démocrates, alors, il est tout aussi impossible de diriger sans les membres d’une extrême droite tout aussi forte. » Dans le même numéro, le Junker von Oldenburg-Januschau déclare : « Je suis convaincu que le NSDAP a le droit indéniable de participer dans le futur à la formation de gouvernements. »

Début 1931 Le dirigeant nazi et assassin Paul Schulz s’entretient à Essen avec des magnats de la Ruhr qui décident de financer à l’avenir le NSDAP à concurrence de 10000 marks par mois.

1er mars 1931 La femme de Fritz Thyssen adhère au NSDAP.

Début de l’été 1931 Guillaume, le prince héritier, prend personnellement contact avec Hitler.

Été 1931 Hitler a quelques entretiens secrets avec des industriels.

Juin 1931 Le prince Auguste-Guillaume prend officiellement parti pour Hitler.

19 juin 1931 Entretien d’Edmund Stinnes avec Hitler.

9 juillet 1931 Lettre d’Edmund Stinnes à Hitler : « L’élargissement de l’espace allemand vers l’est et le sud-est de l’Europe ne me semble aujourd’hui pas possible en repoussant les frontières mais bien en les effaçant considérablement… Néanmoins, pour avoir du succès, toute solution du problème de l’Est nécessite l’accord de Londres et de Washington. Je sais très bien par l’entretien que nous avons eu, très cher Monsieur Hitler, que vous êtes tout à fait conscient des limites de ce qui est aujourd’hui possible et que votre intention est de ne les franchir qu’avec prudence, pas à pas, une marche après l’autre. J’espère que vous réussirez dans cette tâche immense qui consiste à réfréner les passions qui se sont éveillées. Jegarde une entière confiance… »

27 juillet 1931 Requête adressée à Hindenburg par l’« Association de politique économique Francfort-sur-le-Main », en accord avec le président de l’« Union des associations patriotiques », Rüdiger von Goltz : « Votre excellence ! L’opposition nationale est la dernière chance de l’Allemagne […] Et nous, dirigeants de l’économie, […] la soutenons. […] Nous ne voulons pas d’un coup d’État, mais juste l’exécution du principe fondamental de la démocratie : le pouvoir revient au parti national le plus fort. »

10 octobre 1931 Premières négociations du président von Hindenburg avec Hitler et Göring sur la participation des nazis à la formation d’un gouvernement.

11/12 octobre 1931 Réunion à Harzburg de l’« Opposition nationale » (DNVP, Stahlhelm, NSDAP…)

27 octobre 1931 C. F. von Siemens est invité par la General Electric Company à venir parlerà New York devant des hauts représentants de la finance américaine. Il en profite pour réclamer leur compréhension et leur bienveillance à l’égard du NSDAP. Dans ce discours, il explique entre autres ceci : « On n’estime pas assez à sa juste valeur que ce sont le désintéressement de son mouvement et ses hauts idéaux nationaux qui attirent dans ses rangs des jeunes issus de toutes les classes. Ils sont les vrais partisans de Hitler et la colonne vertébrale du parti nationalsocialiste […] Le but profond du gouvernement hitlérien est la lutte contre le socialisme, c’est-à-dire contre le marxisme […] Il est contre la suprématie débridée du parlementarisme telle qu’elle est malheureusement prévue dans notre constitution. Le peuple allemand […] n’est pas mûr pour cette forme de la démocratie. »

Décembre 1931 Fritz Thyssen devient membre du NSDAP. Wilhelm Mann, membre
de la direction de IG-Farben, adhère au NSDAP. 26 janvier 1932 Discours de Hitler
devant plusieurs centaines de monopolistes à l’Industrieklub à Dusseldorf, arrangé par Fritz Thyssen.

27 janvier 1932 Réunion secrète au Chäteau Landsberg de Thyssen des représentants de l’Union des aciéries (Thyssen, Poensgen, Vögler) avec Hitler, Göring et Röhm à propos de la formation d’un gouvernement nazi.

Février 1932 Entretien entre Friedrich Flick et Hitler.

19 mars 1932 Le grand industriel Paul Reusch conclut un accord avec Hitler stipulant que les organes de presse contrôlés par Reusch (Münchener Neueste Nachrichten, Fränkischer Kurier) n’attaqueront pas Hitler au cours de la campagne pour les présidentielles.

3 avril 1932 Le prince héritier Guillaume appelle à élire Hitler président.

12 avril 1932 Dans une lettre à Hitler, Hjalmar Schacht écrit qu’un groupe d’hommes s’est déclaré disposé à financer avec lui une institution chargée d’étudier la possibilité de concilier les idées économiques du national-socialisme avec l’existence de l’économie privée. Il se serait déclaré prêt « en accord avec quelques amis occidentaux à assurer la direction spirituelle sur les travaux à cet endroit. » Quelques semaines plus tard, il ouvre un bureau portant le nom de « Bureau d’études Dr Hjalmar Schacht »financé en majeure partie par Fritz Thyssen et Paul Reusch.

Début 1932 Création du « Cercle de soutien » par des monopolistes sous la direction de Wilhelm Keppler. Ce cercle de soutien (qui deviendra plus tard le « cercle d’amis » de Himmler) se composait lors de sa création d’une douzaine de monopolistes de tout premier plan qui se réunissaient tous les mois pour discuter des mesures de soutien au NSDAP et de l’orientation de sa politique.

Juin 1932 Göring assure à Flick le soutien d’un futur gouvernement nazi pour la défense de ses intérêts dans le cadre de « l’Affaire Gelsenkirchen ».

5 août 1932 Entretien entre von Schleier, le ministre de l’armée, et Hitler. Schleier promet à Hitler d’intervenir auprès du président pour qu’il nomme Hitler à la chancellerie.

13 août 1932 Entretien entre Hitler et le président von Hindenburg. Sous l’influence des Junkers et des industriels nationalistes, Hindenburg accepte de nommer Hitler chancelier d’un cabinet qui s’appuierait sur une majorité parlementaire, mais pas d’un cabinet disposant de pouvoirs spéciaux. Hitler insiste cependant pour avoir en tant que chancelier les mêmes pouvoirs que Brüning et Papen.

Septembre 1932 Hitler rencontre à nouveau des industriels de la Ruhr au Château Landsberg de Fritz Thyssen. Automne 1932 Paul Silverberg, important industriel de la Ruhr et membre du conseil d’administration de la Deutsche Bank, prend contact avec Hitler et Georg Strasser.

19 novembre 1932 Requête adressée par des monopolistes et des Junkers de tout premier plan au président von Hindenburg lui demandant de nommer Hitler à la chancellerie : « Nous voyons dans ce mouvement national qui s’empare du peuple le début prometteur d’une ère nouvelle qui permettra à l’économie allemande de se
relever en supprimant l’antagonisme entre les classes. Nous pensons que de nombreux sacrifices seront encore nécessaires, mais ils ne seront consentis de bonne grâce que si la plus grande partie de ce mouvement national occupe une place prépondérante dans le gouvernement. En confiant la responsabilité de diriger un cabinet présidentiel doté des meilleures forces matérielles et humaines au dirigeant du plus grand groupe national, nous éviterons les faiblesses et les erreurs inhérentes à tout mouvement de masse… »

Novembre 1932 Otto Meynen et Franz Reuter, éditeurs de la revue patronale confidentielle Deutsche Führerbriefe, s’entretiennent à la demande de Paul Silverberg avec Hitler dans son « quartier général berlinois », l’hôtel Kaiserhof. Novembre 1932 À la demande de Carl Bosch, président du comité directeur de IG-Farben, Bütefisch et Gattineau, directeurs de IG-Farben, s’entretiennent avec Hitler, qui leur assure que la production synthétique d’essence serait subventionnée par un éventuel gouvernement dirigé par les nazis.

Début décembre 1932 Lutte de pouvoir entre Göring, l’homme de confiance de Thyssen et de Schacht, et Gregor Strasser, le favori d’IG-Farben, pour savoir qui allait le plus peser de son influence sur la ligne politique du parti. Strasser dut s’effacer face à Göring et abandonna tous ses postes au sein du parti. L’éviction de Strasser poussa les industriels qui ne s’étaient pas encore prononcés pour une position dominante du NSDAP dans un gouvernement à faire taire leurs réticences.

4 janvier 1933 Hitler s’entretient avec von Papen dans la villa du banquier Kurt von Schröder à Cologne. Ils se mettent d’accord sur la formation d’un cabinet par Hitler et sur les lignes essentielles du programme de ce gouvernement.

7 janvier 1933 Rencontre entre des monopolistes importants et Hitler dans la maison de Kirchdorf.

28 janvier 1933 Schleier est forcé à démissionner.

30 janvier 1933 Formation du cabinet de Hitler ; début de la dictature fasciste en Allemagne.


Revenir en haut de la page.