
La National Security Strategy publiée en 2025 par l’exécutif de la République fédérale que sont les États-Unis d’Amérique s’organise autour d’un postulat central : la politique extérieure américaine est désormais entièrement subordonnée à la reconstruction interne de la puissance des États-Unis. Loin d’être périphérique, cette dimension interne constitue en fait le cœur actif de la stratégie.
Ce type de document, appelé National Security Strategy ou NSS constitue un exercice de doctrine ; au sens strict, il n’a pas de valeur juridique, il fixe un cap, il donne la stratégie qu’entend suivre le Président des États-Unis en exercice. Il s’agit fondamentalement d’un acte idéologique.
Formellement, une telle NSS est l’œuvre du National Security Council (NSC), organe de conseil et de décision en matière militaire du Président américain.
Il constitue la parole présidentielle censée guider au moins son mandat, exposer et clarifier sa doctrine. Le document est d’abord destiné au Congrès des États-Unis, mais il a une valeur exécutive pour les administrations fédérales et de par sa nature publique, il s’adresse aussi au reste du monde.
Produire une NSS n’est pas en soi une nouveauté. Cela découle d’une loi de 1986, le Goldwater-Nichols Act, qui a ré-organisé le commandement de l’armée américaine en la plaçant totalement sous la coupe directe du Président des États-Unis (via son secrétaire à la Guerre), toutes armes confondues (terre, air-espace, mer), autour d’une doctrine que la Présidence était en droit de déterminer unilatéralement, sous la forme donc d’une NSS.
Cette loi impose de penser la guerre de manière globale et de promouvoir cette vision dans l’état-major devant assister l’exécutif américain, et cela des officiers expérimentés à l’inter-armée, ce que la loi appelle les joint opérations. En conséquence, l’état-major est ainsi supervisé par un « président des chefs d’état-major interarmées ».
Chaque président américain depuis la fin des années 1980 avait ainsi produit une NSS pour exposer sa doctrine autour d’une sorte d’idée-clef. George Bush (1989-1993) avait parlé de New World Order, Bill Clinton (1993-2001) d’engagement et d’élargissement, George W. Bush (2001-2009) de guerre préventive contre la terreur, Barack Obama (2009-2017) de patience stratégique.
Cependant, cette NSS tranche avec les précédentes, à la fois de par le contexte de compétition impérialiste, que le document assume complètement en parlant de Great power compétition, et par la rupture explicite avec la tendance au multilatéralisme jusque-là suivie relativement, en affirmant renouer avec la tradition impérialiste de la doctrine Monroe, que le document entend revitaliser et actualiser.
On pourrait se dire qu’au fond, c’est une sorte d’épisode, qu’un prochain président américain pourrait tout aussi bien revoir de fond en comble cette doctrine par une nouvelle NSS.
Ce n’est pas faux sur le principe. Mais ce serait là une énorme erreur de perspective. Ce serait passer totalement à côté de l’implacable marche à la guerre qui entraîne le mode de production capitaliste de notre époque, dont les États-Unis sont le fer de lance.
Nous disons que ce document ne marque pas un épisode, mais une étape dans un processus, celui de la guerre pour le repartage du monde, entraînant des restructurations d’envergure et inévitable dans le capitalisme.
L’épouvantable appareil militaro-industriel des États-Unis d’Amérique est au centre de l’impérialisme et ce document constitue donc un étape idéologique majeure dans l’immense lutte qui s’affirme entre la Barbarie et le Socialisme.
Poursuivant la logique de la doctrine Monroe, initialement pensée comme défensive dans une Amérique encore faible, le document souligne bien que la puissance capitaliste américaine doit d’abord clairement assumer ses bases internes avant de considérer le reste du monde.
Le document identifie ainsi explicitement les causes du déclin relatif américain dans des facteurs d’abord internes, à savoir la désindustrialisation, l’affaiblissement des « classes moyennes » c’est-à-dire de la capacité de consommation de masse, la dépendance croissante énergétique et même technologique (au moins pour des produits semi-finis mais indispensables), la dilution des capacités d’action unilatérale en raison du développement des conventions et des institutions internationales, la fragmentation culturelle et sociale par le turbo-capitalisme de consommation de masse dont les effets sont ramenés à la question du « wokisme » ou aux postures de la « gauche » libérale.
La réponse stratégique est dès lors celle d’une restructuration de grande ampleur autour d’un recentrage national, passant fondamentalement par la reconstitution d’un appareil productif, le contrôle des frontières, la restauration d’une cohésion culturelle fondée sur la réaffirmation de l’idéologie nationale-libertarienne, et d’un alignement strict de l’économie sur les objectifs de puissance impériale, comprise comme la conquête de la « Frontière » comme mythe collectif et comme extension du marché sous contrôle des grands monopoles américains.
Sur cette base, la politique étrangère n’est plus conçue comme un projet normatif global plus ou moins sous direction américaine, ainsi que le proposait jusque-là le libéralisme américain sous la forme d’une sorte de lutte entre la démocratie et les régimes autoritaires alimentant la « terreur » et le sous-développement, mais comme une extension fonctionnelle de la politique intérieure.
Le document détaille alors de manière géographique les intérêts et les cibles que se donne l’exécutif américain :
Le cœur stratégique prioritaire est celui du continent américaine lui-même, pensé comme une sorte de bloc totalement dans le logique de la doctrine Monroe.
Le continent américain est traité en fait comme un espace vital.
C’est là que le document affirme d’ailleurs logiquement et explicitement un « Trump Corollary » à la doctrine Monroe autour de trois axes : l’exclusion active des puissances extra-hémisphériques (la Chine surtout mais aussi la Russie), le contrôle des migrations, des routes maritimes et des flux économiques et la sécurisation des ressources et du nearshoring industriel.
Le nearshoring est ici le cœur de la doctrine, il s’agit de recentrer l’appareil productif sur les États-Unis. Cette restructuration est assumée à la fois comme l’outil de la reconstruction industrielle américaine et comme l’instrument de discipline de l’hémisphère occidental, une manière d’intégrer les économies latino- américaines dans des chaînes de valeur centrées sur les États-Unis.
L’Amérique latine est ainsi définie comme un glacis de sécurité, voire un sanctuaire quasi-eschatologique en fait, pensé avant tout en termes de stabilité, d’utilité économique et de discipline stratégique, au besoin par l’usage de la force.
La rivalité systémique avec la Chine est pensée de manière globale mais l’Indo-Pacifique est définie comme la zone d’affrontement centrale. L’Asie est conçue dès lors comme le théâtre principal de la compétition du XXIᵉ siècle.
La Chine y est analysée non comme un partenaire idéologique rival, mais en fait comme un concurrent économique structurel au sein même de l’impérialisme, un rival capable de contester l’accès aux chaînes de valeur, aux technologies et aux flux maritimes. La stratégie exposée articule dès lors endiguement militaire, découplage économique partiel, sécurisation technologique et coalition avec les alliés régionaux, tout en subordonnant la zone à la reconstruction industrielle américaine en replaçant « l’hémisphère occidental » comme pôle central du capitalisme.
Il s’agit en quelque sorte de subordonner la Chine à un capitalisme recentré sur l’Amérique.
L’Europe est considéré comme un satellite secondaire à ces enjeux. Elle est envisagée dans cette NSS comme un espace culturellement proche de l’Amérique, renversant le rapport historique de l’époque de la doctrine Monroe initiale.
L’Europe est vue comme une conquête quasi-accomplie des grands monopoles américains mais politiquement fragilisée par les effets du turbo-capitalisme et par une contestation formelle mais inutile de la puissance impériale américaine.
L’Europe est considérée néanmoins comme un allié, mais sommé d’assumer seul le coût de sa sécurité. Le document privilégie la stabilisation avec la Russie et la fin des illusions d’expansion indéfinie de l’OTAN et de l’Union européenne, critiquée pour son excès de régulation et sa dilution de la souveraineté nationale.
Les États-Unis exigent donc une Europe ouverte et dominée par le marché américain et ses grands monopoles, achetant massivement des armes américaines, mais ne devant pas former pas un bloc impérialiste éventuellement rival, une sorte de Chine-bis si on veut.
En fait, l’Europe vassalisée devrait en quelque sorte préfigurer une Asie vassalisée sous le même rapport.
Reste enfin le Moyen-Orient et l’Afrique. Ces régions ne sont plus regardées comme centrales pour l’impérialisme américain.
Le Moyen-Orient est simplement traité sous l’angle de la sécurité d’Israël et des flux énergétiques, avec un rejet explicite des guerres de transformation politique.
L’Afrique est pensée comme un espace d’investissement extractif stratégique, non comme un terrain idéologique.
La question des océans, de l’Antarctique ou même de l’espace n’est pas franchement abordée, mais la logique de « frontière » à conquérir est en fait partout la même.
Pour comprendre cette stratégie, il faut dépasser en fait le vocabulaire conjoncturel dont raffole Donald Trump à propos de l’« America First » ou même de la « sécurité nationale » et revenir à une tradition intellectuelle fondatrice de l’État américain : la pensée d’Alexander Hamilton.
Alexander Hamilton (1755–1804), a été le premier Secrétaire au Trésor des États-Unis, il est l’un des principaux architectes de l’État fédéral américain au moment de sa construction après la guerre d’indépendance.
Son objectif était clair : rendre la jeune république américaine économiquement viable, militairement crédible et politiquement souveraine.
Il est parti du principe que la souveraineté politique ne peut exister sans une base économique, industrielle et financière, et que celle-ci devait être organisée par l’État. C’est d’ailleurs même pour lui la raison d’être fondamentale de l’État, et plus précisément de l’État fédéral dans sa pensée.
Hamilton a exposé sa pensée dans une série de quatre rapport présentés au Congrès , formant ce que la tradition bourgeoise américaine appelle le « programme économique hamiltonien », largement inspiré sur le principe du mercantilisme de Colbert, qu’il actualise et adapte au contexte américain.
Le principal de ses rapports s’intitule Report on Manufactures (1791), Hamilton y affirme pour résumer que l’indépendance politique dépend directement des forces productives nationales.
Il y défend donc la protection de l’industrie naissante par des tarifs douaniers ciblés, l’intervention de l’État en faveur du développement industriel et technologique, notamment par des subventions, financées par les tarifs douaniers et par des investissements publics.
D’ailleurs, ce sont ces subventions qui occupent le reste des rapports, avec cette idée, nouvelle par rapport au mercantilisme français, que la dette devient un outil de structuration de l’État, de fidélisation des élites économiques et de financement de la puissance impériale.
En fait, sans la pensée de Hamilton, on ne peut pas comprendre la doctrine Monroe et le déploiement de l’impérialisme américain.
La pensée hamiltonienne repose sur une ensemble de piliers qui ne sont pas strictement libéraux.
Alexander Hamilton défend clairement un État fort et centralisé autour de l’exécutif avec l’industrie comme socle de souveraineté reposant sur une alliance entre capital privé et puissance publique assumant un pragmatisme unilatéral sujet par sujet dans les relations internationales, avec comme seule boussole celle de l’intérêt des États-Unis ainsi définis.
Ainsi, il faut dire que du point de vue matérialiste dialectique, toute cette stratégie présente une lucidité remarquable, exigeant du camp de la Révolution de se mettre au niveau de l’ennemi. Le corollaire Trump de la doctrine Monroe que construit cette NSS reconnaît le rôle déterminant des forces productives et rompt avec les illusions morales de l’universalisme libéral.
La bourgeoisie impérialiste américaine définit très clairement tout à la fois le fondement de son populisme, appelant le peuple américain à soutenir l’impérialisme, pour gagner, en échange de sa force productive mise au service des grands monopoles soutenus par l’État fédéral, une sorte de « place au soleil » garantie par la puissance unilatérale des États-Unis au sein d’un monde vu comme une frontière à conquérir ou à mater, ou les deux, adossé à une « Amérique » comme continent, « hémisphère occidental » à la fois base productive domestiquée et sorte de sanctuaire « biblique » de l’élection et de la confiance divine.
Cette dimension n’étant pas exposée dans le document, mais elle est inutile, tellement le régime américain baigne dans une esthétique et un narratif eschatologique chrétien de plus en plus ouvert.
Plus largement, la stratégie reconnaît correctement que la mondialisation capitaliste détruit les bases sociales des nations, et cible les effets du turbo-capitalisme, mais sans le définir ni même le comprendre et tout en proposant comme solution une compétition intensifiée entre nations capitalistes et une sorte de « retour » aux classiques de la pensée bourgeoises américaine, notamment Monroe et Hamilton, tout en jouant par ailleurs et en complément la carte de l’eschatologie chrétienne.
Cette NSS est donc l’expression d’un impérialisme cohérent mais sans élan, même pas sur le plan intellectuel. La bourgeoisie américaine ne parvient qu’a rebouillir sa propre sauce narrative en espérant relancer quelque chose.
Le sol se dérobe sous ses pieds, mais elle mise tout sur la mise au pas des immenses forces productives des masses américaines, en voulant les plier dans les exigences de sa fuite en avant impérialiste par ses appels et ses références au narratif national familier qu’elle a constitué.
Donald Trump a compris la puissance de ce ressort, et a réussi à piéger la « gauche » libérale (qu’est le Parti Démocrate) en lui collant la responsabilité des effets réels du turbo-capitalisme.
Son narratif conservateur se veut à la fois rassurant et offensif, cohérent et sûr de lui, pour espérer tromper la vague de l’Histoire qui se lève, le Socialisme et le collectivisme dont la seule rumeur suffit à faire paniquer la bourgeoisie américaine, mais qui ne s’est pas encore structurée de manière combattive.
Nous avons besoin plus que jamais de lever dans chaque pays le Drapeau Rouge de la Révolution derrière la Pensée-Guide de notre époque !